Comment accorder nos lunettes?

Samedi après-midi, avec couscous et houmous sur l’estomac, j’ai, le temps d’un après midi, échangé avec une cinquantaine de moissagais sur les questions fascinantes d’interculturalité, de vivre ensemble, de citoyenneté, plein de grands mots qu’il faut dégonfler et faire revenir à taille humaine, des mots qu’il faut s’approprier et définir pour construire une société qui nous paraisse plus humaine justement.

Bonjour moissagais :),

Comme je vous disais, j’ai grandi dans une rue d’un petit village français, tout ce qu’il y a de plus classique, le classisisme de l’histoire pousse même le bouchon jusqu’au nom de la dîtes rue : “Grand rue”…

C’est dans les années 70 que ma mère, le fruit d’un métissage improbable entre une vietnamienne et un militaire corse (#DiênBiênPhu) atterrit “Grand rue”, lieu de naissance et de villégiature de mon père, pyrénéo-toulousain depuis à peu près 852 générations. Son débarquement se fit avec la douceur et la fluidité d’une poignée de main Trumpesque (lien externe), tant et si bien que pendant un temps, “on” nomma avec beaucoup d’humour (ce n’est que mon avis, ma mère n’est pas forcément d’accord) la “grand rue”: “China town”

Une trentaine d’années plus tard, le vent de la vie m’envoya 5 ans en Suède ou je tentais de claquer quelques bises à des filles en guise de présentation avant de me rendre compte qu’à leurs yeux, il s’agissait plus ou moins d’une tentative de viol (#differenceCulturelle). Puis le vent soufflant de plus en plus fort, j’atterris au pays des Koalas où le sport national est un “tendre” mélange entre le foot et le rugby (#differenceCulturelle2):

Enfin le vent me ramena à Toulouse où j’ai découvert grâce à l’aventure Allo Bernard (lien externe) que les fossés “culturels” les plus profonds, ne sont pas forcément uniquement entre les vietnamiens et les pyrénéens, ou entre les catholiques et les musulmans, mais aussi entre les différentes générations. Le monde change à une telle vitesse et dans de telles ampleurs que les moules sociétaux modelant chaque génération engendrent toujours plus rapidement des différences toujours plus grandes.

L’inter-culturalité, le vivre ensemble, la citoyenneté sont des tentatives aussi formidables que complexes, des tentatives qui posent des questions auxquelles on ne pourra sans doute jamais répondre (#determinisme (lien externe)) mais des tentatives qu’il est magique de fouiller et qui s’articulent à mon avis autour de 3 grands axes.

I) La reconnaissance de la différence

Les différences culturelles peuvent effectivement être énormes et nous sont parfois incompréhensibles: comment cette personne peut elle considérer qu’arriver 15 minutes en retard à un rendez vous n’est pas une faute impardonnable? Un immense signe d’irrespect? Un acte qui devrait d’ailleurs être immédiatement suivie d’une séance de torture où le retardataire se ferait lentement écraser par l’ego de BHL (lien externe)?

Sur le retard, c’est relativement indolore, on ne va pas non plus se flinguer pour une définition différente du retard. Mais qu’est ce qu’il arrive si on s’embrouille sur la définition et l’importance de valeurs comme “l’égalité”, “la liberté”, “la tradition”? Il se passe qu’à priori c’est la baston sévère…

II) L’apprivoisement des différences

a) Par delà les différences, il y a toujours un point commun!

Pour pouvoir discuter et avancer ensemble, pour créer ce fameux “vivre ensemble”, il faut nécessairement reconnaître et ressentir ce qu’on partage de plus profond avec l’autre: son humanité. Et pour ça, il n y a rien de tel que de se dégoter des points communs, des passions, des événements, des réflexions, des sensibilités qu’on partage. C’est ce qu’illustre magnifiquement cette vidéo danoise “All that we share”, où un trader de 25 ans partage avec une motarde de 65 ans le fait d’avoir toujours été le clown de la classe au collège:

b) Une bonne communication atténue les différences et donc les incompréhensions et frustrations qui en découlent.

Nos manières de communiquer, nos manières de faire des retours, de dire les choses font une différence énorme. Ayant grandi dans une culture à “haut contexte (lien externe)”, un chinois pourra vivre dans l’illusion (qui ne fera certes pas long feu) que la survie de la pelouse du parc dont il a la responsabilité est possible en utilisant une pancarte de ce genre:

Une fois sa pelouse saccagée par différentes hordes, pas forcément mal intentionnées mais pour qui des grands coups de savates n’ont jamais dérangé les rêves d’une pelouse (d’ailleurs depuis quand ça rêve l’herbe?), il comprendra que certaines cultures (low-context) ont besoin d’une communication plus directe, moins nuancée, moins implicite:

Il apprendra très vite qu’aux US, contrairement à la Chine, quand on veut dire “dégage”, on dit “dégage” et quand on veut dire “pomme”, on dit … “pomme (lien externe)

Sur ce thème de la communication, il y a cette vidéo qui nous transmet de manière efficace et synthétique les grands principes de la communication non violente (lien externe) tout en nous rappelant ce grand principe de l’humanité: “on est tous le connard de quelqu’un d’autre

c) “ L’important, ce n’est pas d’ouvrir les autres à la raison, mais de s’ouvrir à la raison des autres.” (Lévi-Strauss)

Et pour les différences qui subsistent, comprendre et comme d’habitude “ressentir” cette magnifique phrase ci-dessus. Ces différences, on peut très souvent en atténuer les effets négatifs en comprenant leurs origines. Pour ça, il faut d’abord comprendre que chacun d’entre nous voit le monde avec ses propres lunettes, son propre point de vue, et qu’il est souvent difficile, voire impossible, de dire qu’il y a un point de vue qui est “universellement meilleur”, car la notion même de “meilleur” dépend justement de ces mêmes lunettes. Où se situe donc la “vérité”/“the truth”?

De la même manière, qu’est ce qui est “juste”? Quelle est la bonne définition de la justice? L’allégorie de la flûte d’Amartya Sen (lien externe) nous permet en quelques lignes de nous rendre compte de l’extrême complexité d’une question qui paraît pourtant évidente au premier abord: parce que nous, bien sûr qu’on sait ce qui est juste!

L’allégorie est la suivante, vous avez le pouvoir de donner une flûte à un enfant parmi 3 devant vous. Un premier enfant a fabriqué la flûte, un deuxième est le seul qui sait en jouer et le troisième est extrêmement pauvre et ne possède aucun jouet. Une fois la flûte donnée, les enfants partiront chacun de leur côté et ne se reverront plus. Les solutions bisounours type “je la donne à un tel pour qu’il enseigne la flûte aux deux autres, ou bien, je la donne aux trois pour qu’ils la mutualisent, puis ils se marieront, feront des enfants ensemble, mangeront des Mars et vivront heureux jusqu’à la fin des temps” sont par conséquent impossibles. On a le devoir de trancher! On est tous un peu perdus face à un tel dilemme et pourtant instinctivement, un des 3 choix, aussi imparfaits qu’il soit nous paraît un “soupçon plus juste”. Ce qui est fort avec cette allégorie, c’est qu’elle nous permet de comprendre que les autres peuvent très bien avoir un autre “soupçon” qui fait basculer son choix sur une autre alternative que la nôtre et que cette alternative, quelque part et avec ses lunettes est tout aussi juste.

“L’autre a peut être des raisons que notre raison ignore”

Sur ce thème de la compréhension des autres, de leurs conditionnements et surtout de nos propres conditionnements, la meilleure vidéo que je connaisse, c’est celle du youtubeur Usul (lien externe) sur la sociologie:

L’une des thèses qu’Usul défend dans cette vidéo, c’est que contrairement à certains détracteurs de la sociologie:

“Expliquer l’inexplicable (ce que fait quelque part la sociologie), ce n’est pas excuser l’inexcusable!”

Et c’est bien parce que la recherche de la compréhension de tout ne doit pas déboucher sur l’acceptation de tout que la troisième étape de l’interculturalité doit être:

III) La création de non négociables sur lesquels nous nous accordons collectivement

Pour “vivre ensemble”, pour faire société, nous avons besoin d’un socle commun dans lequel nous nous reconnaissons. Ce socle commun, cette culture commune peut être constituée d’une myriade de valeurs qu’on considérera comme “universelles” dans notre culture commune et sur lesquelles on choisit collectivement de ne pas transiger. Ça ne veut pas dire qu’on pense que ces valeurs sont absolument “universelles” ou bien que d’autres sociétés ne pourraient pas se développer avec un autre système de valeurs, c’est simplement qu’au niveau de notre société c’est ce système de valeurs plutôt qu’un autre qu’on choisit de développer.

Mais ça ne suffit pas d’avoir une jolie brochette de valeurs, parce qu’une série de valeurs sympatoche, on est tous capable d’en pondre (Enron avait pour valeur centrale l’intégrité (lien externe)), c’est ce que font annuellement les miss France et leurs multiples dauphines qui sont en faveur de : la paix, la liberté, la dignité des personnes, l’obtention de leur BTS (lien externe), le droit aux sourires forcés et aux photos improbables.

Parce que toutes ces valeurs aussi positives soient elles ne sont pas applicables à tous les coups et en même temps, on ne peut pas garantir à la fois une liberté d’expression totale à tout le monde et le respect de la dignité de chacun. Si on veut garantir une liberté d’expression totale à Paul, il faut lui accorder le droit d’étriper la réputation de Jacques sur la place publique à grands coups de mensonges, diffamations et autres stratégies plus ou moins honnêtes. Entre le respect de la dignité humaine et la liberté d’expression, certaines sociétés place le curseur plus proche de l’un que de l’autre, ce qui explique par exemple que le japon autorise toujours, au nom de la liberté d’expression, des “artistes” à écrire et dessiner des mangas au contenu pédo-pornographique (lien externe). Il existe forcément dans chaque société une sorte de hiérarchie des valeurs qui nous permet de trancher lorsqu’il y a un conflit:

Mr Schwartz nous a conçu un beau cercle où ces grandes valeurs sont toutes représentées et disposées en fonction de leurs affinités (lorsque deux valeurs sont adjacentes, c’est que le respect de l’une entraîne le respect de l’autre) et de leur antagonisme (lorsque deux valeurs se font face dans le cercle, c’est que le respect de l’une se fait souvent au détriment de l’autre):

L’autonomie ne va pas forcément de pair avec la sécurité et de la même manière la stimulation, l’ouverture et le changement ne font pas toujours bon ménage avec le maintien de la tradition, il y a nécessairement un curseur entre ses groupes de valeur antagonistes. Pourtant, en soi, il est difficile de dire quels réglages entre toutes ses valeurs sont “les bons”, il y a autant de réponses que de sociétés, la seule chose que nous puissions faire pour garantir le vivre ensemble, c’est de tout accepter et de s’enrichir de toutes nos différences à partir du moment où elles respectent nos non négociables collectifs. Nos limites et nos curseurs entre toutes ses valeurs doivent exister, être clairs et compris de tous pour pouvoir répondre aux besoins d’arbitrage difficiles qui ne manqueront pas de survenir.

Comment créer collectivement cette grille de lecture du monde? Comment polir nos lunettes pour voir certaines partie du monde de la même manière? C’est toute la question de la citoyenneté et de la démocratie à laquelle nous tentons tous de trouver de nouvelles réponses pour remplacer l’actuelle qui est à la démocratie ce que la machine à vapeur est à l’informatique. Espérons que les comités citoyens sont un moyen parmi de nombreux autres de réinventer notre démocratie moribonde.

Pace é Salute,

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Autres ressources:

La présentation (lien externe) utilisée lors de la conférence-débat