Alors oui, bien entendu que cette histoire est incroyable et que Mr Bourdet (qui bien que je me permette un poil de chambrage a tout mon sincère respect) a fait preuve d’une incroyable force et d’un grand courage. Mais quelque part, il a surtout la chance d’avoir “hérité” de cette force et de ce courage, soit de sa génétique, soit de son environnement/histoire (une rencontre avec un instituteur, une fée, Baloo, que sais-je?), soit de son âme. Dans tous les cas, il n’a lui non plus rien choisi et peut s’estimer chanceux quelque part d’avoir eu la force d’arriver là où il en est.
Lorsque la société responsabilise à outrance l’individu, lorsqu’elle fait peser sur ses frêles épaules ses réussites comme ses échecs, c’est aussi qu’elle cherche à se dédouaner à outrance (en tous les cas, elle s’en laisse la possibilité). Ce ne serait donc pas parce que la société empêche, entrave ou conditionne à l’échec que la personne ne parvient pas à l’avenir qu’elle souhaite mais parce que la personne ne le méritait pas, tout simplement.
La base d’un concept comme la “méritocratie”, c’est qu’on évalue le “mérite” pour y indexer le pouvoir. Or sans libre arbitre, point de mérite donc point de méritocratie, simplement des institutions sociales visant à compenser au mieux les désavantages des individus défavorisés et à maximiser le potentiel de chacun.
b) Ne plus croire au libre arbitre, c’est aussi se condamner à ne pas pouvoir justifier sa colère, sa haine et son envie de vengeance.
De la même manière qu’on ne peut pas en vouloir au crocodile de l’article précédent qui découpe et concasse tout ce qui lui patauge autour ou qu’il est difficile d’en vouloir au pauvre Whitman, on ne peut pas plus en vouloir à un individu lorsqu’on estime qu’il est dépourvu de libre arbitre. Cette vision du monde nous économise la colère, la fureur, la vengeance qu’on s’épuise souvent à disperser pour … rien.
Cela n’implique pas qu’on arrête la justice, qu’on arrête les sentences et les condamnations, cela veut simplement dire qu’on enlève tout côté “punitif” et “vengeresque” des sentences. Les jugements seraient rendus au nom du bien commun et seulement en ce nom. L’unique question que le juge se poserait au moment de la sentence serait “Quel est le jugement qui serait le plus bénéfique pour la société?” et non “Quel jugement cet individu “mérite”?” qui n’aurait plus aucun sens, si tant est qu’il fut une époque où elle en eu un.
Ne plus croire au libre arbitre, c’est également essayer (et mon dieu que c’est dur) d’enlever les “je suis fier de” et les “je mérite de” de son vocabulaire et les remplacer par “j’ai eu la chance de” et “je suis hyper content que” … parce que les mots ont un sens et façonnent à “l’insu de notre plein gré” notre manière de penser.