Lequel de mes deux “moi” devrais-je écouter et rendre heureux ?

Ecrit par Jean-Lou Fourquet (lien externe) et dessiné par Marion Riera (lien externe)

Autour d’une palette montée sur pattes, les bouches pleines de rougail ou de chocolat, le chambrage tourne à tout va. Je ramasse un poil plus que les autres car installer un contrôle parental sur son ordi et envoyer le mot de passe à un ami, ça parait être un poil draconien comme stratégie de self-contrôle… Et pourtant, les méthodes draconiennes me semblent les plus logiques et efficaces quant il s’agit de donner au quotidien la parole à une partie de moi qui sinon, ne moufterait pas beaucoup …

Yo Clément,

J’ai clairement un rapport au temps un peu, disons « particulier ». J’invente avec passion des stratagèmes qui peuvent paraître pour le moins « télescopés » afin de me cadrer et de m’encourager à faire à « court terme » ce que mon bonheur à « long terme » me semble nécessiter. Personnellement mettre un contrôle parental sur mon ordi perso et envoyer le mot de passe à un ami me parait être une démarche aussi logique que naturelle. Etant d’un tempérament assez prompt aux addictions et aux pulsions, mes envies à court terme sont tout sauf timides, elles hurlent, se manifestent et me contraignent avec la vigueur d’un vegan enchaîné au portail d’un abattoir. Elles se mettent continuellement au travers de la route des choses qui à plus long terme me nourrissent et m’épanouissent. Ma vie prend souvent les allures d’une partie de Star Craft dantesque où une version de moi, armée de Zergs court-termistes tente de saccager la vision long terme d’un autre moi qui s’escrime à bâtir du durable avec les Protoss. Pourquoi diable une contradiction interne aussi forte existe-t-elle en mon for intérieur ?

I) Aussi sain soit-on, on est quand même plusieurs là-haut !

La question de l’identité, de ce qui “nous” constitue vraiment, est une question aussi passionnante que compliquée. Des vidéos (1) et des articles (2) sur le sujet, il y en a toute une palanquée. A ce propos, Harari, dans son livre Homo Deus, évoque l’existence de “deux” moi : le “moi de l’expérience” et le “moi du souvenir”.

a) Le “moi de l’expérience”

Le premier “moi”, c’est simplement celui qui “vit” les expériences et les sensations. C’est celui de nous deux qui est parfaitement dans le présent, celui qui est on ne peut plus heureux et satisfait lorsqu’il glane de ci de là les sensations positives (respectivement frustré lorsque c’est une grêle de sensations négatives qui s’abat) et ce quelque soit la signification et les conséquences à moyen/long terme de ces sensations.

C’est la partie du moi qui se délecte des vidéos de chats, des 10 plus belles taules en patinage artistique ou bien d’un énième visionnage de la tentative d’introduction du “ski artistique” au JO d’AlbertVille en 92 (3). Ce moi, ce n’est grossomodo qu’une boule de récepteurs avides qui cherchent insatiablement la satisfaction sans l’ombre d’une projection dans le temps : “It’s all about here and now !”

C’est cette partie de nous que Wait But Why (lien externe) décrit comme un singe ingérable qui trop souvent prend la barre de notre navire !

Le petit singe, aussi impulsif qu’inconscient que demain arrivera inexorablement, empêche notre “autre” moi, le moi auquel on préférerait s’identifier, de garder sereinement les commandes de notre navire traversant le bel et incertain océan de notre vie.

b) Le “moi de la mémoire”

Ce moi, auquel le “moi de l’expérience” barre si souvent la route, c’est le “noble” moi quelque part, c’est celui auquel on s’identifie, celui qui se construit autour d’une histoire ou plutôt c’est celui qui construit l’histoire, notre histoire. Ce moi, c’est celui qui a des objectifs, celui qui cherche un sens et parfois même une “destinée”.

Bien entendu, ces deux “moi” se croisent et s’entremêlent constamment dans l’enveloppe corporelle dont ils partagent l’hospitalité.

Les sensations qui tombent sur le “moi de l’expérience” sont interprétées à l’aune des histoires que veut bien lui raconter le “moi de la mémoire”. Des sensations de courbatures seront interprétées un poil plus positivement si le “moi de la mémoire” nous raconte qu’elles sont dues à une séance d’escalade que s’il nous susurre dans le creux d’une oreille déjà hypocondriaque :

“mmmmh, c’est bizarre quand même cette douleur au genou non ? Un cancer de la rotule très probablement ?”

c) Lequel de “nous deux” devrais-je rendre heureux ?

Mais le fait qu’ils se mélangent allègrement ne doit pas nous empêcher de les discerner. Et quand on se pose la question du bonheur, il faut déjà se poser la question duquel de ces moi, on cherche à satisfaire. Ça serait trop facile s’ils voulaient aller dans le même sens, si on pouvait les satisfaire en même temps, ça arrive parfois mais souvent ils nous écartèlent et nous mettent aux supplices avec des choix qui ferait passer Antigone pour une vulgaire indécise :

“bonjouuuuuuuuur les dernières vidéos de surfeurs sur les vagues de plus de 30 mètres de Nazareth” (4)

Il faut savoir que le moi de l’expérience semble avoir la capacité assez incroyable de se construire une histoire qui soit à l’avantage de son hôte, principe malin dont le but évolutionnaire est de survivre à toutes les expériences traumatiques qu’un être humain peut traverser. C’est ce phénomène qui permet à Moreese Bickham de s’exclamer à sa sortie de prison, enfin innocenté après 37 ans de prison pour un crime qu’il n’avait pas commis (5) :

“Je n’ai aucun regret. C’était une expérience glorieuse.”

Quelle histoire abracadabreque mon “moi de la mémoire” va parvenir à broder autour de mes échappées procrastinatrices ? (Comment justifier les 10 dernières minutes passées sur youtube à “contempler” 52 générations d’une IA apprenant de manière autodidacte à jouer à Snake ? (6))

Mais si je devais orienter mes efforts ? Autour de laquelle de ces deux entités (le moi de la mémoire ou celui de l’expérience) devrais-je tenter de bâtir mon bonheur ? Suis-je obligé de sacrifier l’une d’entre elles sur l’autel de l’accomplissement de l’autre ?

D’après le psychologue (et joueur de bridge, c’est important) Seligman, il y a 3 grandes manières de ressentir du “bonheur” (7), qu’en pensent donc mes deux “moi” ?

II) Les 3 voies du bonheur de Seligman (7)

a) Le plaisir, c’est le plaisirs des sens, c’est les kicks de dopamine bien sentis que déclenchent certaines activités dont nous pouvons faire l’expérience : absorption gloutonne de grandes salves de chocolat, de sucrerie et de gras, la pratique assidue de la copulation, le visionnage de vidéos aussi lobotomisantes que passionnantes (8), un bon rayon de soleil sur le coin du visage, tout ça a le potentiel de provoquer en nous des feux d’artifices neuronaux qui nous rappellent tantôt la bougie à étincelles, aussi minuscule que belle, qui scintillait sur le gâteau de nos 3 ans, tantôt l’embrasement de la tour Eiffel le jour d’un passage de millénaire.

Selon cette définition, ce bonheur, c’est celui du singe, du “moi de l’expérience”, le bonheur suprême pourrait être ici représenté par le singe qu’on lâcherait, sans laisse, dans un parc d’attractions infini, en croisant les doigts pour qu’il ne ferme jamais …

b) Le meaning, c’est le bonheur au sens stoïciens du terme, c’est vivre et œuvrer pour une cause, une mission qui nous dépasse, qui nous “transcende”. Sacrifions nous bien profond aujourd’hui au nom d’un truc classe demain.

C’est pas con, vu que des vies, on en a plein …

Si vous voulez faire croire, ne serait ce que le temps d’une soirée que vous avez tenu bon la pratique du “grec” jusqu’au bac comme les 1,4% de masochistes que compte chaque génération, ça sera l’occasion de déclamer devant une galerie épatée, qu’il s’agit simplement de “l’Eudémonisme”. C’est le type de bonheur qu’on voudrait bien se “raconter”, c’est autour de celui ci que nous aimerions bien construire notre histoire personnelle. C’est pour lui que nous sommes parfois capables de mettre le singe en cage en utilisant tous les stratagèmes dont un Sapiens est capable :

Comment lutter contre ce temps qui, toujours plus vite, nous file entre les doigts?
Des “retrouvailles” avec une pote qu’on connait sans vraiment connaître, de passage impromptu à Toulouse, c’est le…apreslabiere.fr

C’est un bonheur qui se construit en se basant sur des frustrations à court terme dans l’espoir de participer à une cause, à une lutte, à un engagement dont le sens nous dépasse. “Avoir des enfants” est pour moi l’exemple qui illustre le plus nettement ce type de bonheur. Si tant de couples se lancent dans ce parcours du combattant qui dure quasiment une vie et qui font passer mes WE les plus chargés pour un simple sirotage de thé glacé sur le pont ensoleillé d’un navire de croisière — si tant de gens sont capables de se lancer plein de courage dans une aventure peuplée d’autant de frustrations et d’aussi peu de sommeil — si tant de personnes sont capables de fermer, devant le nez de leur singe dépité la quasi totalité du parc d’attractions, c’est au nom de quelque chose de plus grand, quelque chose qui selon leur ressenti les dépasse infiniment.

c) Et puis, il y a la troisième et dernière manière de frôler au moins un temps, le sentiment du bonheur : il s’agit du “flow”.

Le flow, c’est cet état de conscience où nous sommes complètement immergés dans la tâche sur laquelle on planche. C’est un phénomène étudié et vulgarisé il y a quelques années par Jean-Michel dont seule la prononciation du nom de famille nécessite un certain niveau de flow : Monsieur Csikszentmihalyi (9) (ouais, c’est pas rien). Le flow, c’est lorsque tous nos neurones sont concentrés sur le moment présent, aucune projection sur ce qui devrait ou pourrait arriver n’émerge à ce moment là.

Lorsqu’une tache nous happe et qu’elle est naturellement tellement engageante qu’elle réquisitionne de fait notre attention, on peut entrer naturellement dans cette zone, où tout cesse de trembler, où tout cesse de s’agiter, comme si nous étions au milieu de l’œil du cyclone de notre vie.

La pratique de la pleine conscience, c’est quelque part comme étendre notre capacité à être dans le flow à n’importe quelle activité. Dans la méditation et dans la pleine conscience, c’est au final une sorte de flow qu’on recherche, sauf qu’on cherche à l’éprouver quelque soit l’activité, engageante ou pas, passionnante ou pas. Quand on parvient à concentrer toute son attention sur le moment présent et sur un truc aussi trépidant que sa propre respiration, c’est qu’on commence à être bien.

Pratiquer la pleine conscience, c’est simplement devenir expert et contrôler un peu plus ses entrées dans cet état de conscience flowesque. Il parait évident que certains contextes se prêtent plus au flow que d’autres. Lorsqu’on grimpe, on est quand même un peu forcé d’y être dans le flow, difficile de ne pas y être quand on est perché en haut d’une paroi et que notre cerveau de chasseur cueilleur nous hurle :

“Mais putain qu’est-ce-que tu branles perché à 25 mètres de hauteur? Y’a même pas de groseilles en haut, ça sert à rien ton truc!”

et déclenche une explosion neuronale dont la complexité n’aurait d’égale que la simplicité de sa signification : “URGEEEEEEEEEEEENCE”. A ce moment là, si le flow s’arrête, si une pensée parasite prend l’intervalle de votre concentration, c’est la chute, et dans l’instinct de notre cerveau de chasseur cueilleur, la possibilité d’une corde est absente donc votre être vous encourage de tout cœur à rester bien au flow.

C’est pour augmenter l’intensité de l’impossibilité des perturbations parasites dans des échelles stratosphériques que certains chasseurs cueilleurs pratiquent l’escalade en “free solo” (escalade sans assurance). Les interviews de ces gens sont d’ailleurs extrêmement ésotériques, philosophiques et passionnantes car quelque part, ce qu’ils recherchent au travers de cette pratique, c’est un “flow” absolu, une sorte d’expérience de vie “TOTALE”. Ils mettent leur vie en jeu pour se donner le bon “incentive” et forcer leur cerveau à ressentir cette sensation de flow extrême qu’on peut assimiler à un bonheur absolu. (10)

Le flow, ça serait donc toutes les expériences intenses où on ressent parallèlement :

Personnellement, j’ai l’impression que des expériences de cet ordre, au final, j’en ai probablement jamais eu. Aucune de mes identités n’a le souvenir d’avoir été à ce point absorbée dans une tache qu’elle aurait loupé l’opportunité d’engloutir un malheureux dragibus passant par là. Mais je me dis qu’en pratiquant, en m’entraînant, en courbant mon environnement (lien externe), je parviendrais peut-être à m’en approcher d’un peu plus près et de plus en plus souvent ?

C’est pour pallier mon incapacité chronique à l’expérience du flow que j’essaie de méditer 20 minutes par jour (je suis pas encore tout à fait un monk, on est d’accord) car s’entraîner à ce genre de pratique, c’est simplement entraîner son cerveau à entrer dans des logiques de flow sans non plus avoir à mettre sa vie sur la table.

Mais ce qui a l’air sublime et incroyablement précieux avec ce sentiment de flow, c’est qu’il s’agirait d’une forme de bonheur qui comble nos deux “moi”, celui de la mémoire autant que celui de l’expérience. La flowitude, c’est parvenir à une forme de plaisir immédiat au service de quelque chose qui nous dépasse.

Se mettre dans les bonnes conditions pour parvenir à cet état de conscience, s’entraîner à mieux le maîtriser (grâce à tous les outils dont on dispose, dont la méditation (lien externe)) c’est permettre et entraîner nos deux moi à unir leurs forces et à enfin tirer dans la même direction !

Pace é Salute,

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Quelques res-sources :

(1) — “ What are you ? (lien externe) ” de Kurzgesagt (lien externe) / “ You are two (lien externe) ” de CGP Grey
(2) — “ What makes you you ? (lien externe) ” de Wait But Why (lien externe)
(3) — “ Freestyle skiing Ballet — Fabrice Becker (lien externe) ” au JO Albertville 1992
(4) — “ Biggest Waves Ever Surfed — Nazare (lien externe) ” une vidéo parmi des milliers
(5) — “ Pourquoi sommes-nous heureux ? (lien externe) ” TED de Dan Gilbert
(6) — “ AI learns to play snake using Genetic Algorithm and Deep learning (lien externe)
(7) — “ La psychologie positive (lien externe) ” TED de Martin Seligman
(8) — “ Most Oddly Satisfying Video In The World (99.97% Get Satisfied) (lien externe) ” 
(9) — “ Flow, le secret du bonheur (lien externe) ” TED de Mihaly Csikszentmihalyi
(10) — “ The Soul of Free Solo Climbing: Alex Honnold (lien externe) ” 
(11) — Page wikipedia (lien externe) du flow