Inné et acquis, l’âme ne serait-elle qu’une feuille blanche ?

Courir face aux premiers rayons d’un soleil prématurément estival, c’est l’occasion rêvé pour débattre à poutres rompues (toujours plus facile lorsqu’on quasi-marche) du débat ancestral de la place de l’inné et de l’acquis dans ce que nous sommes et dans nos comportements au quotidien.

Yo Gaëtan,

Quand on évoque le débat de l’inné et de l’acquis, on obtient presque toujours un positionnement sur un spectre qui court du “tout inné” au “tout acquis”.

I) Les deux extrêmes du spectre

A un bout du spectre, on a la théorie du “tabula rasa”, que John Locke a, en son temps, exprimé ainsi :

“ L’âme est ce qu’on appelle une feuille blanche ”

Et l’écrivain, c’est notre environnement, c’est nos parents, nos proches, toutes nos expériences de vie qui nous forgeraient et nous sculpteraient petit à petit et à partir de rien.

Comme le note Gouyon (1) dans sa très bonne conférence, c’est une idée qui plait généralement bien à “la gauche”, l’idée que tout n’est qu’environnement. Si on prend l’extrême extrême gauche de ce spectre (en plaçant arbitrairement mais quelque part logiquement la tendance “tabula rasa” à gauche plutôt qu’à droite), ça signifierait donc que nous partirions tous de l’exacte même ligne de départ. Il serait alors possible de créer un monde “idéal” où tout le monde courrait à la même vitesse et — oh joie— passerait la

C’est souvent intéressant de raisonner à l’extrême (ou bien par l’absurde (lien externe)) car ça nous permet d’interroger et d’éclairer nos positionnements. Si on considérait par exemple que tous nos traits de caractères étaient exclusivement acquis, sans aucune prédisposition (c’est à dire exclusivement dû à notre environnement), ça signifierait que plus l’environnement serait égalitaire et plus nous deviendrions tous égaux, tous semblables, tous … pareils en terme de caractère. Personnellement un monde de clones, aussi sympathiques soit-il ne me fait pas vibrer, je ne sens pas en moi l’envie débordante de vivre dans un univers où toute le monde se ressemble, et ce même si on s’assemble particulièrement bien.

C’est dans cette zone, où on considère la part de l’acquis comme “immense”, que se situe Onfray qui s’est fait généticien pour les besoins d’une interview avec Sarko en 2011 :

Je pense que nous sommes façonnés, non pas par nos gènes, mais par notre environnement, par les conditions familiales et socio-historiques dans lesquelles nous évoluons.”

Sur ce spectre à la gauche d’Onfray, vous avez les chercheurs norvégiens en sciences sociales, dont le dogmatisme ferait pâlir Jean-Paul II et pour qui il ne peut y avoir aucune différence inné entre le cerveau des femmes et cerveau des hommes (2). Nos corps seraient donc différents en tout (appareils reproducteurs, systèmes hormonaux, structure) mais par contre pour le reste on serait exactement pareil !

A l’autre bout du spectre (à droite), c’est le monde de Gattaca, c’est le monde où nos gênes nous détermineraient entièrement : j’aurai par exemple était génétiquement programmé à

C’est une idée qui pour le coup plait bien à “la droite”, un monde où quelque soit ce que font ou deviennent les gens, ce n’est pas vraiment de la responsabilité de l’environnement et donc de l’état. Un petit rêve qui devient réalité si on peut enfin dire :

“Quand même si certains sont fous, si certains sont violents, si certains adorent jeter des bouteilles pleines d’essences avec une mèche au bout et s’ils n’arrivent pas à se sortir les doigts, ce n’est pas vraiment la responsabilité de la société, c’est surtout dû à des mauvais gènes qui les rendent aussi ingérables que pyromanes. Qu’importe les origines sociales des gens, s’ils le voulaient vraiment, ils pourraient s’en sortir, du boulot, y’a qu’à se baisser, y’en a partout !”

Et là, c’est souvent le moment de clôturer cette belle tirade par la punchline des punchlines :

Phrase à laquelle on ne rétorque que trop rarement :

Sarko nous révèle (surprise, surprise car il cache quand même bien son jeu) de quel bord il se chauffe dans sa franche réponse à Onfray :

“Je ne suis pas d’accord avec vous. J’inclinerais, pour ma part, à penser qu’on naît pédophile, et c’est d’ailleurs un problème que nous ne sachions soigner cette pathologie […] Les circonstances ne font pas tout, la part de l’inné est immense.”

Alors l’histoire du débat entre l’inné et l’acquis, c’est l’oscillation brouillonne de ce curseur entre la gauche d’Onfray (où on trouve les chercheurs norvégiens au dogmatisme obtus) et la droite de Sarko (oui oui, ça existe), la zone où les gens naissent charpentiers, nageurs ou bien cosmonautes comme dans le merveilleux monde de Gattaca (4)!

En résumé :

II) Vision de gauche VS la vision de droite, que dit la science ?

Et ce curseur, il oscille de la droite à la gauche, en fonction des personnes, en fonction des traits dont on parle (à priori et pour tout le monde, le curseur est clairement sur l’inné en ce qui concerne la couleur des yeux), des régimes politiques et puis surtout en fonction des époques entre lesquelles le vent des opinions sociétales tourne et gonfle la voile de l’inné plutôt que la voile de l’acquis :

Alors chacun y va de ses exemples, de ses études pour dire où se trouvent le curseur inné/acquis, en fonction des traits qu’on étudie.

Le gros problème dans le débat de l’inné et de l’acquis, c’est qu’il est extrêmement difficile de démêler et de pondérer les influences relatives de l’un et de l’autre sur les traits d’une personne. Prenons une famille de charpentiers (je fais une fixette j’ai l’impression) de père en fils depuis 12 générations, est ce qu’ils ont ça “dans le sang” ou bien est ce que ça vient plutôt du fait que lorsque Sylvain reçoit une scie circulaire le jour de ses 8 ans, il intègre le message que les 12 générations précédentes lui envoient en toute discrétion ?

La dernière fournée d’études qui ont alimenté ce débat séculaire sont les très intéressantes “twin studies”.

Le principe est simple et permettrait dans une certaine mesure de faire ce fameux tri si difficile entre ce qui serait dû à l’environnement et ce qui serait dû aux gènes. Ces études utilisent ce que l’évolution a fourni de mieux en terme de cobayes vivants à la recherche en génétique comportementale : les jumeaux monozygotes (autrement appelés vrais jumeaux, par opposition aux jumeaux faussaires qui tentent, contre vents et marée, de nous faire croire qu’ils sont “vrais”).

Les jumeaux monozygotes ayant la bonne idée de partager le même patrimoine génétique, lorsqu’un concours de circonstances a la mauvaise idée de les séparer et de leur donner deux familles adoptives différentes, c’est une occasion en or d’observer ce que donne deux environnements différents sur deux clones naturels. On s’aperçoit alors que la génétique a des influences variées en fonction des traits. Par exemple si on compare les corrélations entre les QI (car c’est de cette mesure de l’ “intelligence” dont on parle) des jumeaux, des frères et sœurs, de personnes éduquées ensemble mais sans lien de parenté, etc, on obtient les résultats suivants (5) :

En observant ce schéma, on aurait tendance à dire qu’il y a une partie d’environnement et une partie d’inné puisque la plus forte corrélation est obtenue quand on a à la fois le même environnement et les mêmes gênes. On pourrait ensuite conclure que la part de génétique est plus forte étant donné que la corrélation du groupe “même gène mais environnement différent” (identical twins reared together) est bien plus forte que la corrélation des groupes “même environnement / gènes différents” (“Siblings reared together” et “unrelated individuals reared together”)

Dans la section fait divers et études scientifiques, on a une histoire aussi fascinante qu’anecdotique de jumeaux qui bien que séparés à la naissance ont mené à 40 miles l’un de l’autre l’exacte même vie, mêmes prénoms, mêmes mariages, jusqu’au mêmes divorces (6).

La prétention de ces études est de déterminer la part de l’inné et de l’acquis de chacun des traits, qu’ils soient physiques ou psychologiques mais est ce vraiment possible ?

III) On tente la fuite avec l’épigénétique

Et puis, plutôt que de continuer à s’envoyer des arguments sur le dos de tous les monozygotes de la planète et pour tenter de faire prendre de la hauteur au débat, on a découvert l’épigénétique (du grec “épi” -> “au-dessus” de la génétique) qui explique comment en fonction de l’environnement certains gènes s’expriment et d’autres se taisent. Le patrimoine génétique reste le même mais certains gènes sont activés et d’autres non. C’est ce phénomène qui explique que des abeilles ayant l’exact même code génétique peuvent en fonction de l’environnement devenir dans un cas des “reines” avec une espérance de vie royale de 3 ou 4 ans et dans d’autres cas de pauvres ouvrières avec une espérance de vie digne d’un sans-dent (lien externe) de 5 semaines.

L’épigénétique nous montre à quel point il est difficile de dire si tel ou tel trait est plutôt dû à la génétique qu’à l’environnement car l’expression d’un même gène change en fonction de l’environnement. Cette activation ou bien cette non-activation de certains gènes peut d’ailleurs parfois se transmettre de manière héréditaire sans que le code génétique ne soit modifié, de quoi venir mettre une pincée de complexité dans un débat qui n’en manquait déjà pas vraiment.

IV) Environnement toute !

Mais quand on y réfléchit, quand on enfile nos lunettes d’anthropologue, on se dit qu’en fait, il ne peut s’agir QUE d’environnement !

On a toujours tendance à opposer l’inné et l’acquis comme s’il s’agissait de deux concepts antagonistes qui se provoquent en duel d’un bout à l’autre d’une allée, ça serait soit l’un, soit l’autre. Mais qu’est ce que l’inné, la génétique, sinon du concentré de l’environnement de nos ancêtres ? Les traits innés qui sont parvenus jusqu’à nous sont les traits créés et filtrés par tous les environnements que nos ancêtres ont su traverser avec succès, succès signifiant ici qu’ils ont atteint le stade où ils se sont reproduits et ont mis leur progéniture sur les mêmes rails de succès. Comme l’a expliqué Darwin dans son ouvrage “l’origine des espèces”

les gènes, c’est l’environnement d’hier qui tente de nous mettre le pied à l’étrier du succès d’aujourd’hui.

Et peut-être que c’est de là que vient la force innée de certains traits ? Il y a peut-être en moi des gènes qui en leur sein résument les succès de milliers et de milliers de génération de mes ancêtres face à leurs environnements respectifs? Les gènes ne sont quelque part que la conséquence concentrée de l’environnement dans lequel ont évolué tous mes ancêtres. Si tous mes ancêtres depuis des millions d’années doivent, pour atteindre le fameux succès évolutionniste, respirer, il est peut-être logique que ce trait là soit devenu totalement inné et que je n’ai plus le choix d’y déroger (tous les individus y ayant dérogé étant tout simplement morts avant d’avoir connu le succès) ?

Peut-être que la possibilité de l’environnement à influer sur nos traits, c’est la marge de liberté que l’évolution laisse à chaque génération pour atteindre le succès. Certains de nos ancêtres ont atteint le succès en étant généreux et en distribuant des biftons à tout va quand d’autres l’ont atteint en étant des pinces reconnues, c’est peut-être la raison pour laquelle la générosité et l’avarice sont des traits largement dus à l’environnement ?

Si l’inné est le concentré de ce qui a connu le succès dans les environnements respectifs de TOUS mes ancêtres alors l’acquis, c’est potentiellement la marge de manœuvre que me laisse la nature afin que certaines caractéristiques non éprouvées et testées par des milliers de générations avant moi puissent prendre différentes formes en fonction de l’environnement dans lequel moi, j’évoluerai.

L’ acquis, c’est ce qui me permet de m’adapter à un environnement qui n’est pas tout à fait le même que celui de mes ancêtres.

L’inné, c’est une sorte de socle commun à tous mes ancêtres qui me permet quelque part de ne pas réapprendre des traits qui ont l’air d’avoir permis à tous les individus précédents d’atteindre le succès dans tous les environnements précédents. Si ça fonctionne depuis des milliers de générations, dans tous les environnements successifs, il y a de forte chance qu’il soit superflu, inutile et inefficace de se coltiner l’apprentissage de ce trait. Pour que ça soit une tare évolutionnaire de respirer instinctivement ou bien d’avoir le réflexe du genou (celui où on s’impressionne soi-même quand le docteur tape avec son maillet), il faudrait que l’environnement change de manière tellement radicale qu’effectivement, cet inné très complexe (caractéristique d’espèces très complexes) deviendraient alors une tare insurmontable et mènerait ces espèces dans le mur de l’extinction, laissant certains organismes uni-cellulaires vaquer paisiblement à leurs occupations.

En résumé, que penser donc de l’importance de l’inné dans chacun des individus humains qui découvrent la lumière pour la première fois toutes les 0,25 secondes ? Lorsqu’on considère que l’inné représente quelque part, ce socle commun à tous les environnement de nos ancêtres respectifs, on se dit :

1) On hérite pas tous du même socle

Forcément, soyons honnêtes, le socle commun de mes ancêtres et le socle commun des ancêtres pygmées de mon voisin ne peut pas être exactement le même. Les milliers de générations qui se sont passées le relais de la vie dans un environnement où :

ont abouti (les milliers de générations) à des individus qui sont génétiquement programmés pour être — ô surprise surprise — plus petits (8).

Donc oui, le socle commun inné dont on hérite tous n’est pas le même et peut, suivant les traits dont on hérite et les environnements dans lesquels on atterrit, soit nous donner une bonne tape dans le dos soit nous retenir par la culotte. Imaginez deux secondes un Hollandais d’1m90 qui déménage dans une forêt équatoriale …

2) Les socles dont on hérite sont quand même très semblables

Forcément, une énorme partie de ce socle, de ces traits innés est commun à tous les individus. Le brassage génétique que l’espèce humaine s’échine à faire à grand renfort d’alliance en tout genre avec des degrés de consentement encore plus brassés y sont pour quelque chose.

3) L’environnement dans lequel on évolue change à une telle vitesse qu’il est impossible de savoir ce que va donner tel ou tel socle dans tel ou tel environnement

Il faut réaliser qu’à la vitesse où l’humain modifie son environnement, il semble périlleusement impossible de savoir quel socle de base est le plus “pertinent” ? Comment savoir quel socle commun (inné) est plus adapté au contexte de vie en 2018 ? Et puis les contextes de vie en 2018, il y en a quelque part autant que d’individus, quels traits innés sont plus adaptés pour une vie dans une mégalopole indonésienne dans une famille de 8 enfants ou bien dans une famille mono parentale du fin fond du Minesota ?

4) Et puis SURTOUT¹⁰, qu’est ce que ça veut dire plus “pertinent” ?

Est ce qu’on sait s’accorder sur ce qu’on entend par un individu “mieux adapté”, sur le concept même de “meilleur” ? Mieux adapté signifie t’il : “qui arrive au plus grand succès?” De quel succès parle t-on ? Vivre le plus longtemps ? Vivre le plus heureux en moyenne sur les années vécues ? Engendrer le plus d’enfants en âge de se reproduire ? Accumuler le plus de pin’s possible ?

Le problème n’est pas vraiment de déterminer la part d’inné et d’acquis dans un trait donné mais d’affubler certains traits de connotations positives ou négatives. Imaginons que les filles soient génétiquement programmées à être plus sensibles à la couleur rose, le problème commence quand la société attribue une connotation négative à cette préférence.

V) EN BREF

Au final, dans ce marasme cosmique, on arrive toujours à se dire que les choses ne sont pas si mal foutues que ça. Les circonstances, quelque part heureuses, nous laisse simplement avec assez de marge de manœuvre et d’incertitude quant à l’origine de nos caractères pour qu’on puisse éprouver dans le même temps deux sentiments à priori antagonistes :

Si les gènes représentent les environnements d’hier, alors ils expriment peut-être en partie les inégalités d’hier, et c’est peut être là tout l’intérêt du débat inné et acquis. En sachant un peu plus précisément ce qui dans nos traits, dans notre génétique est dû aux inégalités des environnements du passé, peut-être que nous pourrions faire des choix plus pertinents quant à l’environnement d’aujourd’hui ? Peut être qu’une des manières de penser notre milieu, c’est justement de tenter d’y gommer ce qui dans les environnements d’hier a causé les inégalités innées d’aujourd’hui ?

Pace é Salute,

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Quelques res-sources :

(1) — “ L’inné, l’acquis … et le reste (lien externe) ”, super talk de Pierre-Henri Gouyon
(2) — “ The gender equality paradox (lien externe) ” de l’intéressante série de documentaires brainwash
(3) — “ Pourquoi ne pas croire au libre arbitre, ça pousse vers la “gauche” (lien externe) ”
(4) — Le magnifique et déroutant : “ Bienvenue à Gattaca (lien externe) ”
(5) — “ Brain Vs. Bias (lien externe) ” de la chaîne Crash Course
(6) — “ Les deux jumeaux qui même séparés ont mené la même vie (lien externe) ”
(7) — “ The size of life 2 (lien externe) ”, épisode de Kurzgesagt (lien externe) sur les conséquences de la taille des organismes vivants.
(8) — Quelques pistes d’explication sur la taille des pygmées (lien externe)