Pourquoi l’ “Histoire” est-elle plus nécessaire que jamais ?

Les discussions de boulot, c’est bien, parfois, ça dérive et ça le devient encore plus. Avec Jonas, on évoquait, trop rapidement, tous ces concepts de “puissance de la technique”, “maîtrise”, “supplément d’âme” et ça me faisait penser à Harari qui tente intelligemment, grâce à son Histoire, de modifier le cours de la notre.

Salut Jonas

Déconstruisons pour mieux reconstruire !

Pourquoi essayer de comprendre ? Pourquoi faudrait-il consacrer autant d’énergie à analyser et à déconstruire nos propres fonctionnements ? Pourquoi ne pourrait-on pas paisiblement traverser la vie en profitant simplement de ce qu’elle a à nous apporter, sans continuellement s’escrimer à savoir, à comprendre et même parfois à trouver du “sens” ?

I) Le péché de conscience originel

Le questionnement prend un degré supplémentaire lorsqu’on se rend compte que l’un des plus grands malheurs de l’homme, c’est peut-être justement d’avoir commencé à comprendre. Commencé à comprendre que :

Avant ces éclairs de “génie”, nous étions (à priori) peinards à profiter du “moment présent”, les doigts de pied en éventail dans les plaines d’Afrique. Un chasseur cueilleur œuvrait simplement 3 ou 4 heures chaque jour (1) afin de subvenir à ses besoins (recherche de nourriture, recherche d’un abri pour la nuit) et pouvait ensuite gambader, se prélasser et siester paisiblement en attendant que le soleil finisse sa course.

Puis, nous avons ouvert la boîte de Pandore : nous avons commencé à nous projeter, à penser aux lendemains (potentiellement nombreux), à pré-voir …

L’expression “boîte de Pandore” est d’ailleurs plutôt appropriée quand on pense que ce que symbolise le pêché originel (“Adam et Eve”, “boîte de Pandore”, même histoire, même symbolique, déguisements différents (2)), c’est justement le gain de cette conscience qui fit de nous des “humains” au sens où on l’entend. Mais comme rien n’est gratuit en ce monde, nous dûmes en contrepartie faire une croix sur une certaine insouciance et surtout sur le droit de vivre dans “un paradis terrestre”, et ça, ce n’est pas rien !

L’histoire d’Adam et Eve n’est en fait que le récit mythologique de la perte par l’être humain de l’innocence animale, celle qui ne réalise rien, qui n’a pas “conscience” et qui n’a donc aucune responsabilité.

Le revers de la médaille de cette immense connaissance, c’est une, au moins aussi immense, responsabilité. Si notre espèce est assez grande pour comprendre, elle l’est également pour être responsable des actions qu’elle s’échine à accomplir dans les limites toujours repoussées (mais toujours infiniment étroites) de sa connaissance du monde.

II) L’histoire “parallèle” de notre puissance et de notre maîtrise

a) Science + Energie = Puissance

La science, c’est une démarche de connaissances qui a pour but de comprendre ce qui est, de comprendre le fonctionnement du monde.

La technique, c’est quelque part la discipline qui, à grand renfort d’énergie utilise la science pour, à grande échelle, changer, orienter, modifier et adapter le monde à l’espèce humaine.

Et cette puissance technique mise au service de la science et de l’extraction d’énergie enclenche une sorte de boucle infernale de la modification, peut-être inexorable, du monde, alimentée par une curiosité humaine insatiable.

b) La puissance n’est pas la maîtrise

Il est intéressant (et peut-être impossible) d’évaluer et de regarder l’évolution au cours de l’histoire de deux concepts que nous souhaiterions identiques mais qui semblent pouvoir se dé-corréler périlleusement :

L’histoire humaine est une longue suite de changements, de “révolutions”, de transitions où nous n’avions anticipé qu’une partie des impacts. Est-ce qu’au moment où l’être humain invente l’agriculture, il est en mesure de réaliser ce qu’il fait ? Ou bien “ce que ferait ce qu’il fait” comme le disait si bien Paul Valéry :

Comment pouvait-il à ce moment là, avoir les moyens d’anticiper les changements incroyables que cette invention, l’agriculture, allait engendrer à l’échelle de la grande épopée humaine ?

De la même manière, est ce qu’au moment où Ford théorise le montage à la chaîne (avec lequel il a produit son modèle emblématique de la “Ford T”), il peut réaliser que cette modification de la manière de travailler allait profondément bouleverser le système productif mondial et catapulter le monde dans un cycle de croissance qui allait mener 100 ans plus tard toute la civilisation au bord du précipice climatique ?

Aujourd’hui, la science est avant tout au service de la technique et de la puissante croissance économique. La science dont l’objectif est d’anticiper et de maîtriser les impacts de cette immense évolution a du mal à se faire entendre, si tant est qu’elle existe à l’image du GIEC qui pisse allègrement dans le violon de notre conscience collective depuis maintenant quasi 30 ans.

La croissance de la maîtrise implique un parcours (orange) plus incertain, plus sinueux et surtout qui nécessite des éléments (comme l’observation, la prise de conscience des impacts qu’a notre puissance) dont n’a pas besoin la croissance de la puissance. La maîtrise nécessite un long temps d’observation (qui a le temps d’attendre et d’observer les changements climatiques sur des siècles avant de se décider à tout cramer ?) et l’humanité y investit peu d’énergie. Le cycle de la croissance de la puissance (bleu) est, quant à lui, plein de gains instantanés. Il est plus court, plus efficace et c’est dans ce cycle là que l’humanité met allègrement toutes ses billes depuis quelques siècles.

Nous avons la puissance et nous espérons la maîtrise :

Notre force n’a jamais aussi grande, notre fragilité également, comme le disait Jean Rostand:

Si on considère que l’humanité est une sorte d’être vivant, une sorte de “méta-individu” dont nous serions tous une cellule. Cet individu vit, se développe et tente des “coups” depuis toujours. Il est dans une démarche itérative, un peu comme une immense start-up qui se lancerait dans des défis un peu fous sans trop savoir vers quoi ni pourquoi. Notre humani-start-up se plante, rectifie et parfois perd des membres entiers (l’effondrement de sociétés tout entières). Mais jamais autant qu’aujourd’hui, il n’a paru aussi téméraire (lire “suicidaire”) de défier l’avenir à ce point du haut de notre société qui s’avère être aussi fragile qu’elle est unique et globale. La prochaine “levée de fond” du progrès, destinée à résoudre tous nos maux actuels (de la raréfaction des ressources au changement climatique, de la crise des migrants aux inégalités aberrantes, le tout en passant par la probable 6ème extinction massive des espèces) n’a jamais semblé aussi hasardeuse.

Au fur et à mesure des cycles, l’écart et le décalage entre notre “maîtrise” (notre compréhension de nos impacts sur le monde) et notre “puissance” (notre capacité à changer le monde) grandit :

Pour combler cet écart, il faudrait mettre de côté, au moins un temps le cycle bleu tout en mettant les bouchées doubles sur le cycle orange : observer les impacts, analyser les résultats, attendre patiemment afin d’être sûrs qu’on ne perturbe pas les équilibres. Au vue des 50 dernières années et des multiples tentatives de générations entières d’écologistes, on peut se dire qu’on n’est pas encore “tout à fait” arriver à dé-corréler les deux cycles … chaque pas effectué sur la route de la maîtrise correspond à 10 pas sur la route de la puissance, les solutions semblent toujours créer plus de problèmes qu’elles n’en résolvent, une sorte d’effet rebond de la maladresse !

Comment faire pour faire croître la maîtrise tout en donnant une belle piqûre de barbiturique à la croissance de la puissance, pour qu’elle attende sagement dans son coin ? C’est sur cette marche que les écologistes se cassent les dents, génération après génération …

III) “Desperate ecolos”

Et puis, il y a le livre d’Harari, “Homo Deus” qui nous sort la tête du guidon de ce problème et nous donne une perspective un peu plus “aérienne” de l’histoire que l’on est en train de vivre. Pour lui, la question n’est pas tant notre puissance et la maîtrise qui devrait l’accompagner mais plutôt :

Un peu comme si, dans le schéma “Origine du monde”, il avait manqué la flèche la plus importante, le “sens de l’histoire”, la “direction” vers laquelle ce changement fonce tête baissée :

Plutôt que de réfléchir à maîtriser notre puissance, réfléchissons à ce que nous recherchons vraiment en l’orientant de telle ou telle manière et surtout réfléchissons à quels sont les facteurs et les causes de cette orientation, de cette direction ?

Le jour où, pour me distraire, je commencerai à torturer les chats de mon quartier, plutôt que d’aller m’inscrire à un cours de perfectionnement au baillonnage de félin pour qu’ils ne fassent pas trop de bruit lors des séances, j’espère que je me poserai les deux questions suivantes :

Car peut-être qu’une fois que j’aurai trouvé l’événement perturbateur (surement quelque part dans l’enfance), je pourrai travailler dessus et me reconditionner doucement à avoir des loisirs normaux : courir en boucle, comme tout le monde !

Pour illustrer et étayer ce propos, Harari (3) utilise un exemple qui s’est glué à mon esprit comme un moustique s’éclate sur un pare-brise.

Savez vous pourquoi, dans toutes les banlieues des Etats-Unis, devant quasiment toutes les petites maisons pavillonnaires, il y a un carré de pelouse, aussi petit qu’inutile ?

Si on pose la question à chacun de ces jardiniers du dimanche, on va obtenir des réponses différentes :

Ils auraient tous choisi, pour des raisons personnelles complètement différentes, de faire la même chose, comme de par hasard ... Mais s’ils font tous ça, c’est peut-être qu’il s’agit d’une habitude, d’une tradition qu’on ferait pour “faire comme le voisin” et surtout ne pas sortir du rang ! Sauf qu’à un moment, si on remonte, l’habitude a forcément des racines quelque part, tout ça n’est probablement pas parti de l’illumination soudaine d’un voisin originel tombée raide dingue des pelouses.

De manière générale, il y a toujours une série de facteurs, de raisons qui expliquent, qui justifient et qui nous éclairent sur le “pourquoi du comment” d’à peu près tout. C’est encore plus vrai lorsqu’il s’agit d’une habitude aussi répandue que de s’échiner tous les WE à préserver un carré de pelouse (souvent inutile #PasDeJugementDeValeurs) devant son logis.

En fait quand on remonte le fil de l’histoire de cet étrange attrait pour les carrés de pelouse, on arrive à la France des châtelains du moyen-âge et on se rend compte que cette habitude vient du temps où les seigneurs, pour se la mesurer avec leurs copains se servaient de leur armée de serfs pour entretenir des pelouses où rien ne poussait. A une époque où le pétrole attendait sagement qu’on le découvre, se permettre le luxe d’utiliser la précieuse énergie humaine (la seule qui exista) à ces fins était un symbole de richesse et de pouvoir quasi divin.

Il y a en Suède une légende urbaine qui décrit un “usage” qui appartient pour moi à l’exacte même famille de tradition : “vaskar champagne” où il s’agit de verser le contenu d’une bouteille de champagne à 2 000 euros dans sa “vasque” (d’où le terme dont il est un peu difficile de comprendre l’étymologie si on se cantonne au vieux suédois) pour ne surtout pas le boire et ainsi montrer à un par-terre de membres de la plèbe “médusés” que eux, ils en ont les moyens.

Et lorsque les gens se battent, avec leur petite tondeuse un samedi après-midi en plein cagnard, pour entretenir leur pelouse pavillonnaire, ils participent, sans un soupçon de conscience à la perpétuation de ce symbole de puissance venu d’un autre temps.

C’est la même logique ou plutôt le même manque de logique qui se cache derrière le ban de certaines viandes par le judaïsme par exemple, il était peut-être cohérent (pour des raisons socio-économique ou d’hygiène(3)) à une époque et dans un contexte particulier mais continuer à l’appliquer sans connaître son origine et son explication première, c’est se condamner à ne jamais remettre en question les lois, les usages et les coutumes qui n’ont peut-être plus lieu d’être. Ne pas remettre en question ce qui nous structure, c’est le meilleur moyen de ne pas évoluer et de ne pas s’adapter à un monde qui change de plus en plus vite.

Le jour où le type qui pousse sa tondeuse réalisera qu’en fait il ne fait qu’aveuglément perpétuer un symbole de puissance qui n’a plus aucune raison d’être, lorsqu’enfin cet éclair de lucidité aura frappé son crâne brûlant sous le soleil, alors seulement, il sera libre de choisir : choisir entre perpétuer ce symbole tout en en ayant conscience ou bien faire autre chose de ce bout de terrain. Ainsi il pourra peut-être réaliser que planter un tilleul pourrait être une fantastique idée, un arbre qui fera un beau jour assez d’ombre pour que toute sa famille puisse passer sa vie à l’extérieur sans risquer d’attraper un cancer de la peau plutôt que de la passer à entretenir un carré de gazon inutile. Mais il pourra aussi se dire qu’un jardin zen japonais avec un petit bambou qui fait “tip” — “tap”, c’est pas si con et ça lui permettrait de gagner des points de plénitude dans son application “petit bambou” ou bien il pourra tout simplement transformer sa pelouse en immense parking :

“Ca serait tellement plus pratique pour garer le Hummer !

Il en va de même pour toutes nos habitudes, tous nos fonctionnements mais aussi et surtout il en va de même pour les quêtes de l’humanité toute entière :

Tant que nous ne comprendrons pas plus précisément quelles forces nous ont poussés (et continuent à nous pousser) dans les impasses actuelles, nous ne pourrons pas, en tant qu’humanité faire preuve de la liberté nécessaire pour voir et inventer d’autres routes, mieux adaptées au monde et aux limites vers lesquelles se dirigent le radeau sociétal nous avons construit.

Le décalage entre compréhension et pouvoir/capacité n’ayant jamais été aussi important qu’aujourd’hui, il est plus fondamental que jamais de nous déconstruire individuellement et collectivement, pour nous permettre d’envisager d’autres voies, d’autres directions et d’écrire une Histoire où la compréhension que nous aurions de nos impacts marquerait notre puissance à la culotte !

Pace é Salute,

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Quelques res-sources :

(1) — L’histoire (lien externe) des chasseurs-cueilleurs
(2) — Jordan Peterson sur le mythe d’Adam et Eve (lien externe) et la page wikipedia dédiée à l’arbre de la connaissance (lien externe)
(3) — “Homo Deus, une brève histoire de demain (lien externe)” par Yuval Noah Harar
(4) — Les tentatives d’explication (lien externe) du “Cacherout” (code alimentaire prescrit aux enfants d’Israël)