Entre la connaissance et les émotions, qui gagne ?

C’est devant une assiette de rougail saucisse dantesque que Jean-Baptiste me parlait des astronautes et de leur appréhension plus “fine” des limites de notre boule de terre virevoltante dans l’espace. Ça m’évoquait cette différence gouffresque qu’il y a entre comprendre et ressentir, surtout quand on s’intéresse à l’action.

Yo Jean-Baptiste,

I) Dans ce match, la connaissance a de très mauvaises statistiques

Pourquoi a-t-on aussi souvent l’impression de savoir quoi faire et à peu près aussi souvent celle de faire l’exact opposé ?

Et surtout n’y aurait-il pas des moyens d’accorder - ne serait-ce qu’un poil plus - ce que nous savons qu’il faudrait que nous fassions, avec ce que nous faisons effectivement ?

Par exemple, j’ai peur de la mort, depuis tout petit, c’est un truc qui me terrorise et me terrifie. Cette peur, elle n’est pas venue seule, elle est arrivée accompagnée de son reflet : la folle envie de profiter de ce magnifique don que m’ont fait mes parents et un soupçon de bonne fortune.

Cette puissante volonté de faire le meilleur usage de ce cadeau me persuade et me fait comprendre chaque jour qu’il est vital de se focaliser radicalement sur ce qui “compte”, sur les fameuses “balles de golf” et de joyeusement pisser sur le tout aussi fameux “sable” du bruit quotidien. J’en suis tellement persuadé qu’un de mes premiers articles traite justement de cette métaphore balles de golf/sable/bière :

Un singe producteur de balles de golf?
Un enfant qui arrive, une vie qui se transforme et deux amis qui se retrouvent, c’est le moment parfait pour discuter…apreslabiere.fr

Et j’ai beau avoir l’impression de savoir faire la différence entre ce qui “compte” et ce qui “ne compte pas”, je suis toujours happé par le stress des choses qui n’ont pas vraiment d’importance. J’essaie très fort mais je ne parviens pas, autant que je sais qu’il m’est possible de le faire, à apprécier tous les instants magiques de conscience qui me sont servis sur un plateau. J’ai beau savoir que ce cadeau incroyable est aussi fragile que les acquis sociaux dans une start-up nation en marche, j’ai beau en être intimement persuadé, j’ai beau le comprendre jusqu’au plus profond de mes entrailles, je n’arrive pas à vivre tous les instants avec le dixième de l’intensité dont je me sais capable.

C’est un immense paradoxe de ne pas parvenir chaque jour à m’émerveiller de tout et tout le temps, bien que je sache que “tout ça”, que le fait d’être conscient en ce moment même, dans cette enveloppe-là, sous cette étoile là, sur cette planète là, c’est bien plus miraculeux que de remporter l’euro milllions 28 fois d’affilée (#ProbaForDummies).

Notre compréhension n’entraîne rien d’autre que … notre compréhension. Celle-ci ne suscite pas toujours (lire : quasiment jamais) l’ “action”. Ce paradoxe individuel et collectif nous fait agir au mieux bien trop longtemps après qu’on ait compris, au pire … jamais.

Et ce paradoxe s’applique à de nombreuses situations, à toutes celles qui nécessitent qu’on agisse justement :

II) Depuis un siècle, la pub a tout misé sur l’équipe “émotions”

Parmi les premiers à avoir compris ce paradoxe ou tout du moins à en avoir tiré le plus grand parti, il y a les publicitaires qui ont saisi il y a 100 ans que l’acte d’achat ne faisait pas vraiment appel à la raison. Le premier à avoir retourné ce paradoxe à son avantage (et surtout celui de ses clients), c’est Edward Bernays (neveu de Freud à ses heures perdues). Son client Lucky Strike faisait face à un énorme problème : le marché stagnait ! Un seul des poumons de l’humanité daignait se goudronner les bronches, les femmes se gardant bien d’approcher ces mini-torches portatives, la cigarette constituant à leurs yeux un symbole phallique symbolisant le pouvoir de l’homme.

Qu’à cela ne tienne, le premier coup de PR de l’humanité allait résoudre cette effroyable injustice, aucune raison que les femmes ne soient pas elles-aussi autorisées à accélérer leur mort. Que justice soit faite ! Bernays a donc très malignement demandé à des féministes, des suffragettes de s’afficher lors d’un traditionnel défilé (la “easter sunday parade”, c’est pas rien), clope au bec, comme pour symboliser l’émancipation d’un paternalisme protecteur de la santé d’êtres si fragiles (sujet profondément intéressant (1) (lien externe)). Il leur a pour ce faire discrètement insufflé (en plus des cigarettes) la réplique qui restera dans l’histoire comme la réponse des suffragettes aux curieux journalistes : elles fumaient car il s’agissait de “torches of freedom”.

S’il y avait eu à l’époque de puissants lobbys pour les kits à avorter individuellement, les femmes n’auraient peut-être pas attendu aussi longtemps. D’ailleurs, quand on y pense, entre la stratégie féministe de Lucky strike dans les années 20 et le féminisme d’Always (et de P&G plus généralement), y a t-il autant de différences qu’on aimerait le croire ?

Et c’est parce qu’ils ont très bien saisi cette faille béante dans le fonctionnement humain qu’ils s’y sont engouffrés. Les publicités qui fonctionnent, qui sont partagées et qui se diffusent sont celles qui nous touchent, celles qui mettent le feu à nos émotions en se gardant bien de trop solliciter notre raisonnement. Sinon comment diable justifier des pubs qui, pour vendre un objet valant l’équivalent d’un salaire annuel, vous montre simplement de belles images de l’objet roulant vers un coucher de soleil ou bien vous montre … absolument n’importe quoi …

Il n y a qu’à se laisser emporter par un délice d’émotions en regardant le top 10 des pubs les plus partagés lors du mondial 2016 (2) (lien externe) pour comprendre à quel point le raisonnement et la logique ne font plus partie du cahier des charges des publicitaires depuis belle lurette.

III) Comment faire jouer les émotions comme jouerait la raison ?

Et de la même manière que nos émotions nous guident dans nos “stratégies” d’achat, elles nous mènent également par le bout du nez quand il s’agit de nos choix et de nos actes au quotidien. Nous savons tous que notre planète n’est qu’une bille (certes un peu trop encombrante pour les poches du commun des mortels) au milieu d’un espace quasi-infini, et pourtant nous continuons, tous les jours, à puiser dans ses ressources comme s’il s’agissait d’un puits sans fond.

Parmi les personnes qui à priori parviennent le plus à prendre conscience de la finitude de notre berceau commun, il y a les astronautes qui sont les seuls qui ont pu ressentir de leur 5 sens — certes plus approximatifs que les instruments de mesure de l’ISS mais au combien plus “leur” — la ronditude et par conséquent la finitude de notre monde. Tout le monde sait et comprend que notre planète et les ressources qui y sont embarquées ne sont pas infinies, eux l’ont ressenti et ça fait une énorme différence.

C’est ce gouffre entre savoir et “se rendre compte” qu’il nous faut combler. Avec quoi ? La question est plus ardue … Une méthode qui semble plutôt bien fonctionner depuis quelques milliers d’années, c’est justement de passer par l’outils des émotions et du ressenti.

Mais comment parvenir à retourner cette hyper sensibilité à l’émotion et au ressenti à notre avantage ?

Comment arrêter, par exemple, de simplement comprendre que je vais mourir ? Comment ressentir au plus profond de mon être que chaque instant que je vis est une victoire grandiose sur la mort qui me guette ?

Comment se créer des émotions en lien avec notre compréhension collective du monde ?

Comment faire vivre aux 7 milliards d’humains les expériences qui accordent nos émotions et nos ressentis avec notre compréhension du monde et des enjeux d’aujourd’hui pour qu’on parvienne à intégrer cette compréhension dans chacun de nos “choix” (3) (lien externe) ?

Pour la finitude de la planète, on pourrait peut-être envoyer tout le monde dans l’espace, mais malgré tous les efforts d’Elon pour rendre le processus plus efficace et moins coûteux, l’opération semble contre-productive.

Et puis comment ne pas tomber dans les biais et les défauts dans lesquels les émotions pourraient nous précipiter ? Comment ne pas succomber au diktat de l’émotion, comment utiliser nos émotions sans qu’elles nous utilisent ? Comment faire en sorte qu’on ne perde jamais de vue la raison qui se cache derrière notre émotion ? Comment s’inventer des émotions plus “raisonnées” qui prennent plus en compte la complexité du monde et ses ordres de grandeur. Pour l’instant, l’empathie reste une émotion locale, court-termiste et qu’on éprouve plus facilement pour nos “semblables”. Comment passer de l’empathie à une “compassion rationnelle” (4) (lien externe) ? Comment éviter par exemple que cette photo ne suscite plus d’émotions, de réactions et donc d’actions

que le chiffre suivant : plus de 3000 migrants sont morts en 2017 en tentant de traverser la méditerranée ?

La question reste ouverte, comment d’après vous pourrions nous accorder nos émotions (et donc nos actions) à notre compréhension des enjeux de demain ? Allez y, proposez, on a vraiment besoin de remplir le stock ! Je proposerai quelques pistes dans le prochain article !

Pace é Salute,

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Quelques res-sources :

(1) — Article passionnant : Comment l’industrie du tabac s’est servie du féminisme, et inversement (lien externe)
(2) — Les 10 publicités les plus populaires des jeux olympiques 2016 (lien externe)
(3) — La célébrissime série d’articles d’apresLaBière sur le libre arbitre (lien externe)
(4) — L’interview phénoménale (lien externe) de Paul Bloom l’auteur du livre “Against Empathy. The Case for Rational Compassion (lien externe)
(5) — Initiative #Globalcommons sur linkedin (lien externe)