Une après-midi avec les gilets jaunes à Paris

(Si vous n’aimez pas/n’avez pas le temps de lire, vous pouvez écouter l’article ici (lien externe))

PRÉAMBULE

Le mouvement des “gilets jaunes” est infiniment complexe. Il est difficile, voire impossible de le déchiffrer, tellement ses facettes sont innombrables. Je ne prétends donc surtout pas dire : ce que ce mouvement est, ce que ce mouvement veut, de qui ce mouvement est composé et/ou n’est pas composé.

Depuis le départ, il y a pour moi dans ce mouvement quelque chose d’important et de fondamentalement différent de tout ce que j’ai pu connaître. Un mouvement populaire sortant autant des clous tout en suscitant autant de moqueries dédaigneuses et condescendantes, de la part des gens de gauche comme des gens de droite, c’est de base très étrange. Dès l’acte I, le mépris (de classe ?) exprimé à l’encontre du mouvement m’a violemment interpellé. Quand Guillaume Meurice, qui fait partie de “mon” monde, que j’écoute et qui me fait souvent rire, enfonce en 5min09 toutes les portes ouvertes qu’il a sous la main pour se gausser des « pauvres », c’est qu’il y’a peut-être baleine sous gravillon ?

Il n’a clairement pas dans cette chronique la finesse grossière de cet épisode de Groland qui soulignait l’incohérence dont fait preuve la classe privilégiée lorsqu’elle donne des grandes leçons de consommation aux classes populaires, épisode qui n’a pas perdu (hélas) en une dizaine d’années une once de sa superbe :

Je me disais simplement que lorsqu’un mouvement déclenche autant de dédain, de gauche comme de droite, c’est qu’il dit et qu’il exprime peut-être des choses qu’il est bon d’écouter et de comprendre ?

C’est pour toutes ces raisons et avec ça en tête que j’ai décidé d’accepter l’invitation de rallier Paris pour l’acte III des gilets jaunes samedi 1er décembre, pour voir, comprendre et surtout pour ressentir de l’intérieur ce qui se jouait peut-être avec ce mouvement.

Ce que j’essaie en quelques mots de décrire, c’est bien entendu une vision parcellaire du phénomène. Lire pas mal, regarder quelques vidéos, parler beaucoup, marcher une journée, ça ne sera jamais suffisant pour prétendre qu’on a, ne serait-ce que commencé à cerner un tel phénomène. Par contre, ce sur quoi je peux écrire, c’est tout simplement sur :

I) Ce que j’ai vu (cet article)

II) Les questions que ça me pose :

Non, ce n’est pas aux gilets jaunes de marcher pour le climat mais l’inverse !
Dans le premier article, on a parlé de ce qui s’était passé à Paris le 1er Décembre, de ce qui se ressent et se joue…apreslabiere.fr

I) CE QUE J’AI VU

UNE BASE COMMUNE : L’INSTINCT FÉROCE QUE QUELQUE CHOSE CLOCHE

En une journée de randonnée urbaine, je n’ai pas entendu parler de gazole, un peu du trop plein de taxes en général et surtout de “ras-le-bol”, de pauvreté, d’injustice et de mépris. Grâce aux innombrables petites phrases destinées aux start-uppers, à ceux qui “ont des dents”, à ceux qui “sont quelque chose” et qui filent dans les gares d’un pas affairé, à ceux qui “traversent” les boulevards des quartiers huppés, aux “gaulois non réfractaires”, Macron a réussi en un temps record à se faire « haïr » et par conséquent à unir des gens que relativement peu de choses rassemblent, si ce n’est peut-être l’essentiel : l’inacceptable impression de ne pas compter. Les deux seuls cris qui ont été repris sans hésitation par tous les gilets jaunes sont justement :

Le célébrissime « CRS ! SS ! » n’est par exemple pas (encore) repris avec autant d’unanimité que les 2 premiers. D’autres slogans par contre sont déjà dans les bacs mais nécessitent des harangueurs de foule qui sont, à l’image de tout le mouvement des gilets jaunes, encore en formation intensive :

UNE PRISE DE CONSCIENCE EN COURS

On le dit partout et c’est vraiment ce que j’ai vécu, nous n’étions qu’une bande de naïfs provinciaux auto-largués en pleine capitale pour essayer de communiquer directement à l’Olympe ce qui n’est pas entendu quand c’est dit et hurlé depuis des ronds-points. Mais l’espérance de vie de la naïveté dans l’action n’étant pas celle de Jeanne Calment, il y a des concepts qui l’exécuteront à toute berzingue :

l. Le barrage filtrant qui ne filtre que dans un sens : lorsqu’on arrive sur la place de l’étoile vers 9h, les CRS laissent passer tout le monde, moyennant fouille (et enlevage de lunettes/masques parce que le but c’est quand même que les lacrymos fonctionnent “plein gaz”). Une fois rentrés, vous êtes un bon client qu’on gardera bien au chaud sur la place. Au centre, sous l’arc de Triomphe, les « meilleurs » clients, notamment l’extrême droite, sont bien présents. Ils sont très très chauds et rêvent de rejouer la scène où les gaulois (hyper réfractaires pour le coup) défoncent des légionnaires par brigades entières. Ils ont par contre laissé Panoramix au village, la colère suffira amplement. Tous les autres (c’est-à-dire l’immense majorité) autour se rendent bien compte qu’ils se sont simplement fait piéger dans une souricière brumeuse et qu’ici la police n’est, contrairement peut-être à celle du village, ni proche ni humaine.

La place de l’étoile, ce fut pour moi l’antithèse du club branchouille : hyper facile de rentrer et impossible d’en sortir. Ce qui créé la sensation nette de souricière, c’est lorsqu’on réalise que le barrage filtrant par lequel nous sommes rentrés, dans l’autre sens, il est bien plus bloquant que filtrant. Quand on proteste le CRS nous rétorque « vous le saviez en entrant » … « non, j’avais pas forcément percuté mais c’est vrai j’ai été con et naïf … on m’y reprendra pas deux fois ». C’est probablement le raisonnement qui se tient dans la tête de beaucoup de gilets jaunes, à la base très naïfs et qui prennent petit à petit « conscience » d’une nouvelle forme de violence qu’ils ne connaissaient et ne soupçonnaient pas, aussi sournoise et que légale, aussi froide qu’injuste.

2. La comparaison entre ce qu’on vit et ce qui est raconté : Dans les échanges, on sent bien que les dernières semaines ont fait prendre un magnifique recul sur le pourquoi du comment de la couverture médiatique. Usul malgré ses efforts (1) n’aurait pas mieux conscientisé sur ce sujet. Rien de tel au final pour comprendre le biais des médias que d’être en même temps dans et derrière la petite lucarne. On peut alors comparer ce que les médias choisissent de dire et de souligner avec ce qu’on vit de l’intérieur et la différence entre les deux questionne. Quand vous avez passé des jours à défiler, à parler, à échanger et que les médias choisissent de passer en boucle l’image d’un escadron de CRS sado-masochiste qu’on envoie au turbin en leur ordonnant de foncer dans le tas d’un groupe de quelques dizaines de gilets jaunes survoltés lançant des pavés et des barricades comme on lancerait des confettis à carnaval, vous commencez alors à vous poser quelques questions :

3. Des « insurgés » (et non des casseurs comme on s’évertue volontairement à les appeler) font une barricade avec tout ce qui leur tombe sous les mains dans le but de ralentir le passage des camions de CRS (un jour comme celui-ci lorsqu’un escadron de CRS se déplace, c’est rarement pour aller faire la bise à d’autres gilets jaunes). Un camion de pompier arrive, ni une, ni deux, les mêmes qui viennent de dresser la barricade l’ouvrent sous les applaudissements des gilets jaunes présents. 2 minutes plus tard, le canon à eau des CRS ré-apparait, prêt à éteindre la détermination jaune à grand coup de pression. Impossible de savoir si c’est le camion de pompier qui a rechargé la fontaine ambulante de la police mais ça questionne, forcément.

Les gens avec qui j’en ai discuté se disent qu’il vaut mieux garder le réflexe d’ouvrir les barrières aux pompiers, il semble impossible de ne pas le faire mais leur naïveté en prend forcément un coup quand ils se disent qu’in fine, les pompiers auront eux-aussi cette tendance à être au service des puissants et de l’ordre établi plutôt que du peuple qui s’agite. En discutant et en échangeant, on a effectivement la sensation d’une partie du peuple qui prend conscience de ce qu’il est : une énorme partie du peuple justement. Ce dont le pouvoir ne se rend peut-être pas compte, c’est la vitesse à laquelle ce positionnement de classe et cette prise de conscience ont lieu lorsque cette énorme partie du peuple est solidaire dans son refus du mépris, des miettes et de la violence venus d’en haut.

UN MOUVEMENT INÉDIT

l. Une non-organisation efficace

Les groupes avec qui j’ai arpenté les rues avaient une organisation complètement aléatoire et donc par définition imprévisible. Un rassemblement de gilets jaunes, c’est essentiellement ce genre de groupes, disséminés un peu là où ça peut, de 3 à 500, ces groupes se font et se défont au gré des événements (événements qui prennent assez souvent la forme de gazage lacrymo). Les groupes eux-mêmes ne connaissent pas leur stratégie, les mouvements et les directions dépendent du mot qui circule ou bien de ce qu’on voit là-bas au bout de la ruelle : d’autres gilets jaunes ? Ou bien des gyrophares ? Est-on de nouveau dans une souricière ou pas ?

Lors d’une journée comme celle du 1er décembre, le but des groupes avec lesquels j’ai randonné au travers Paris semblait être de rester, d’être ensemble, de se retrouver, de montrer sa colère et son existence, de ne surtout pas se laisser disperser et se faire ainsi voler cette journée d’expression et de protestation. Il s’agit d’une foule jaune qui veut se rendre visible et montrer que les rues des ministères, les rues de ceux qui les gouvernent et les méprisent sont aussi les leurs et qu’ils les “traverseront” encore et encore, non pas pour trouver un emploi mais pour leur faire perdre le leur.

Personne dans cette foule fondamentalement indisciplinée n’a vraiment d’idées ou bien d’avis sur la meilleure manière de faire, d’où manifester, quelles rues emprunter, des bruits courent simplement, venus d’on ne sait où :

C’est cette imprévisibilité qui fait justement la force de cette (non)-stratégie. Quand on ne connait pas soi-même sa stratégie et ses tactiques, comment les autorités peuvent elles en face s’organiser pour les déjouer ? Quelle force dans la faiblesse !

Les gilets jaunes, c’est de l’auto-gouvernance à l’état pur, leur force c’est d’être, sans les nommer, dans l’auto-organisation et l’auto gestion les plus pures, une volée de gilets jaunes, c’est un peu comme une volée d’oiseau, ça s’agite, ça s’éparpille un temps, ça piaille mais ça ne se disperse jamais vraiment, ça continue des heures durant à fluoter et à battre le pavé. Ce n’est pas pour rien qu’ils se surnomment eux-mêmes les « minions » :

2. De l’unité par-delà les moyens mis en œuvre

Je ne sais pas ce qu’on met derrière le mot casseur mais oui j’ai vu chez les gilets jaunes pas mal d’ “insurgés” pour qui construire une barricade à coup de sapins, de panneaux de signalisation et de grilles de chantier, ça fait partie des moyens à mettre en œuvre pour affaiblir la capacité des forces de l’ordre à se déplacer, à les suivre et à étouffer la démonstration. Cette violence “politique” a toujours à priori existé dans toutes les manifestations mais elle ne cohabitait pas vraiment avec la manifestation pacifique. Dans une manifestation classique, lorsque certains commencent à faire des barricades, les autres se désolidarisent et s’en vont, c’est une autre “manifestation” qui commence. Ce qui fait le côté unique et peut-être insurrectionnel de cette mobilisation c’est que cette violence insurgée cohabite avec les pacifistes qui expriment pour certains leur désaccord avec ces méthodes mais ne se désolidarisent pas pour autant du mouvement. L’ennemi et le besoin d’expression les rassemblent plus que la différence de méthode ne les sépare. On sent chez certains cette farouche envie d’ériger des barricades qui est peut-être due à :

Oui, clairement, il y a de la violence, dans mon cas ce que j’ai vu était toujours de la violence très « politique » dans le sens où elle était toujours orientée contre ou vers des symboles de pouvoir :

Ce que j’ai vu dans cette journée me laisse plein d’incertitudes et d’inquiétudes qui me posent de nouvelles questions. Je suis par contre plus convaincu que jamais qu’il se passe quelque chose d’important que nous devons essayer de regarder et de comprendre avec toute l’ouverture dont nous sommes capables. Peut-être qu’à force de débats, d’échanges et d’ouverture, nous nous rendrons compte que nous sommes au final tous du même côté de la barrière.

PROCHAIN ARTICLE : Les questions que ça me pose

Ce mouvement à la fois fascinant, exaltant et effrayant questionne le petit bobo, blanc, privilégié et décroissantiste que je suis sur 3 grands sujets :

Demain !

Non, ce n’est pas aux gilets jaunes de marcher pour le climat mais l’inverse !
Dans le premier article, on a parlé de ce qui s’était passé à Paris le 1er Décembre, de ce qui se ressent et se joue…apreslabiere.fr

Pacé é Salute,

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Quelques res-sources :

(1) — Le fabuleux épisode d’Usul “Mes chers contemporains” sur le journaliste — David Pujadas (lien externe)
(2) — Emmanuel Todd et la culture française (toujours) libérale et égalitaire (lien externe) sur France Culture