Dans des situations aussi bloquées que la nôtre aujourd’hui, où on sait pertinemment et depuis des années que le monde est fondamentalement injuste, dans des proportions folles, inacceptables et insoutenables, croit-on encore qu’il est possible d’avancer, de bouger les lignes, de résoudre des injustices sans une certaine forme de violence ?
Si c’est vraiment possible, il faut peut-être qu’on s’interroge sur le fait qu’avec toute notre bonne volonté, notre éducation, nos mouvements politiques, notre pensée stratégique et nos méthodes de protestation non violente, on en soit toujours là, à se coltiner la fameuse statistique qui nous révolte TOUS :
« les 42 personnes les plus riches de la planète possèdent autant que les 3,7 milliards de personnes les plus pauvres de la planète » (Oxfam 2017)
Et même historiquement, lorsqu’on regarde notre histoire en face, dans les moments délicats, dans les moments où tout a basculé, est ce que nos acquis sociaux et notre société d’aujourd’hui ont été obtenus en faisant bien attention :
Est-il d’ailleurs possible de changer les choses sans entrer dans un rapport de force ? Est-il possible pour un groupe dominé de reprendre du pouvoir (et donc d’en faire perdre à un autre) sans imposer un rapport de force ? Et peut-on qualifier un rapport de force de « non violent » ? Tout rapport de force n’est-il pas violent, dans une certaine définition de la violence ?
Pour ceux qui n’ont pas vu la conférence sur l’éducation populaire de Franck Lepage (1), entre deux vidéos d’escadron de CRS qui foncent dans le tas sous l’Arc de Triomphe, je la recommande. Dans cette conférence, on (re)-découvre que si on a obtenu la sécurité sociale et la retraite pour tous, c’est parce qu’au sortir de la guerre, les communistes armés jusqu’aux dents, ont préféré négocier tous nos acquis sociaux d’aujourd’hui plutôt que de rendre les armes.
Bizarrement, ce rapport de force et cette violence ont joué en leur faveur et donc, ne l’oublions pas, en la nôtre.
A ce sujet la phrase de Dom Helder Camara qu’on m’a très justement fait passer fait d’ailleurs réfléchir :
« Il y a trois sortes de violence. La première, mère de toutes les autres, est la violence institutionnelle, celle qui légalise et perpétue les dominations, les oppressions et les exploitations, celle qui écrase et lamine des millions d’hommes dans ses rouages silencieux et bien huilés. La seconde est la violence révolutionnaire, qui naît de la volonté d’abolir la première. La troisième est la violence répressive, qui a pour objet d’étouffer la seconde en se faisant l’auxiliaire et la complice de la première violence, celle qui engendre toutes les autres. Il n’y a pas de pire hypocrisie de n’appeler violence que la seconde, en feignant d’oublier la première, qui la fait naître, et la troisième qui la tue. »
Dans la situation actuelle, j’ai l’impression qu’on dit aux gilets jaunes :
« non non, on comprend bien que c’est compliqué, que vous souffrez, que vous avez l’impression que ça fait des décennies que le contexte vous étouffe et que vous sombrez doucement mais fermement dans la misère mais s’il vous plait, pourriez -vous vous révolter calmement s’il vous plait ? Faites plutôt comme nous, soyez bien élevés, organisés et raisonnés, certes ça n’empêche pas que le 1% la mette bien profond au 99% mais ils le font PO-LI-MENT eux et ça, ça compte !»
En tirant le raisonnement un poil plus, c’est vraiment comme si nous reprochions à un affamé, à qui on refuse tout type de nourriture depuis des jours de nous arracher violemment un cookie des mains :
« Mais qu’est ce qui lui prend ? Pourquoi ne le demande t-il pas gentiment ? Qu’il meurt de faim, c’est triste certes, mais ne pourrait-il pas le faire discrètement ? Sans faire trop de vagues ? »
Si nous ne voulons pas entrer dans ce rapport de force, dans cette violence là, ce n’est peut-être pas comme nous aimons le prétendre que les rapports de force ne correspondent pas à notre éthique, c’est tout simplement parce que le contexte n’est pour l’instant pas tant en notre défaveur que ça, le jour où nous nous sentirons pressés comme un gilet jaune alors nous serons des gilets jaunes, tout simplement !
Ne sentirions nous d’ailleurs pas qu’il est temps de faire quelques vagues avant qu’un tsunami inverse nous tombe sur le rable ?