Pourquoi est ce problématique de classer la violence en 2 tiroirs ?

(Pour ceux qui n’ont pas le temps de lire, vous pouvez écouter l’article ici (lien externe))

Dans le mouvement social actuel, la question de la « violence » est centrale et c’est bien pour ça qu’elle est en filigrane de toutes les discussions sur les gilets jaunes. A Noël, les débats politiques classiques ont laissé place à la question de la violence.

Entre 2 émerveillements généraux et sincères sur les dernières créations de la génération montante histoire de faire redescendre la pression de la cocotte minute familiale, on s’écharpe, avec plus ou moins de bienveillance, sur l’acceptabilité des différentes formes de violence.

1) Qu’appelle t-on violence au juste ?

Alors comme d’habitude, on aime bien faire des catégories, si possible pas plus de 2 parce qu’après on est perdus. Du coup, on a

Déjà rien que là, les litiges débarquent, personne n’a la même définition de la “violence” :

Il va sans dire que très souvent ces deux postures sont mutuellement exclusives, ceux qui trouvent que les mots de notre président sont révoltants trouvent qu’un bon coup de pioche sur un DAB n’a jamais fait de mal à personne et inversement. Ceux qui par contre se reconnaissent dans les deux options à la fois ont le sentiment d’être des teletubbies égarés dans un monde en guerre et se sont donc déjà écartés du débat public en s’installant à l’abri de collines verdoyantes :

2) Quelle violence trouve t-on “juste” ?

Mais pour le reste d’entre nous, non content d’appeler un chat deux choses complètement différentes, nous rendons les concepts encore plus subjectifs en divisant notre case “violence” en deux nouvelles catégories (on n’est pas plus prêt à la complexité qu’il y a un paragraphe). Pour ce faire, on intègre une subtilité supplémentaire : la violence qu’on considère “justifiée”, “nécessaire” et donc “acceptable”. De nouveau, ce sont nos cartes du monde respectives, dessinées par notre histoire, notre réseau social (au sens large et non-numérique du terme) et notre contexte qui vont tordre, torsader et transformer la réalité jusqu’à rendre certains actes violents justifiables et finalement acceptables.

Et là, absolument tous les coups sont permis, la limite étant la mauvaise foi humaine, il n y en a pas vraiment. L’histoire (toujours écrite par les vainqueurs, on ne se le rappellera jamais suffisamment) regorge de ces exemples de justification “extraordinaire” :

« Non mais Ok, la bombe atomique sur 200 000 innocents au Japon c’était probablement « too much », on y est certes pas allés avec le dos de la cuillère mais avait-on vraiment le choix ? C’était ça ou bien la guerre allait s’embourber et causer bien plus de morts encore (de forts doutes existent d’ailleurs sur cette thèse (1))! Alors oui, je suis d’accord avec toi, dans l’absolu la seconde bombe là, « fat man », on aurait peut-être pu s’en passer. A priori, tout le monde avait cerné le fonctionnement après la première mais qu’est ce que tu veux, on en avait fabriqué deux, on allait quand même pas laisser la seconde sur le tarmac ? Et puis bon, soyons honnêtes, fallait prouver aux soviétiques que c’était pas un coup de chatte le bordel ! »

Dans notre cas à nous, individu français de 2019, la réalité qu’on va le plus avoir de facilité à transformer en “violences justifiables”, ce sera celles qui sont infligées au nom de la protection de ce qui nous tient le plus à cœur :

3) Nos deux tiroirs “fourre-violence”

Et c’est au nom de ces différentes “valeurs”, propre à chacun qu’on se retrouve tous avec deux tiroirs qui comptent triple dans notre manière de prendre part aux débats actuels :

- Le tiroir 1, celui de la violence qu’on dénonce : « la violence qu’elle est très très méchante » : la mauvaise violence. Ça c’est celle dont on parle facilement, dont on s’offusque et dont on s’indigne. Dès que l’opportunité se présente, on la dénonce et on cloue au pilori ceux qui l’expliquent et parfois même la cautionne (grand moment de journalisme sur CNews (5)). Quand on parle de cette violence là, on se donne des airs de Zola et on accuse prestement ! A chaque fois qu’elle est évoquée, ça nous rappelle une chose : on est des gentils et on est du bon côté de la force !

- Le tiroir 2, celui de la violence qu’on justifie : Dans ce tiroir on range, on justifie et puis on cache tout ce qui est violent mais au final « compréhensible » et « acceptable », la fameuse « bonne violence ».

Ainsi, instinctivement, lorsque des événements ébranlent notre société, lorsque différentes forcent s’opposent, chacun de nous passera son temps :

Le passage d’un élément de notre tiroir 2 à notre tiroir 1 n’est pas évident. Il faut imaginer que c’est une muraille avec douves qui les sépare.

4) Les stratégies pour faire avaler son tiroir 2 aux autres

L’embêtant avec le tiroir 2, c’est qu’on trouve la violence qui s’y trouve tellement non-violente qu’on serait tenter de l’appeler autrement. On a beau dire, “violence” c’est connoté comme terme, ça fait très « tiroir 1 » … Pour ce faire, deux stratégies se tirent la bourre :

a) La guerre des mots qui se fait sur 2 axes :

1. Celui qui consiste à atténuer la dureté des termes dont nous nous servons pour la violence de notre tiroir 2. Dans cet exercice périlleux, le dictionnaire militaire a fait, ces dernières années, des avancées considérables et est devenu la référence mondiale en innovation novlangue chapitre “violences et atrocités”. Par exemple, les bombardements, ça n’existe plus, nous laissons ça aux armées barbares, nous, nous faisons des frappes chirurgicales, c’est un peu comme si nous soignions avec nos bombes, c’est pas beau ça ? De la même manière, à part à Béziers, les policiers n’ont plus de pistolet. Ils ont juste des gros jouets tout droit sortis d’un cartoon qu’on nomme gentiment « flash ball». Le flash ball, c’est un sport qui se joue comme le ballon prisonnier, simplement les terrains sont plus grands, y’a qu’une équipe qui a le droit de lancer la balle et c’est la même équipe qui écrit les règles au fur et à mesure de la partie.

Et s’il n y a plus de flash ball, on pioche évidemment le bientôt fameux LBD “Lanceur de Balle de Défense”. Quand on entend lanceur, déjà on s’imagine une petite fronde qui envoie des châtaignes. Puis derrière on ajoute le fabuleux terme “balle de défense”. Lorsqu’elle arrive sur sa cible, en fonction du contexte, elle choisira de blesser ou pas : “oula, j’arrive dans le dos, on fait pas mal !!!” (on a pu constater le côté défensif du LBD à Bordeaux (6)). Par définition, une balle de défense, ça ne peut pas attaquer, c’est dans le nom, t’as rien compris …

2. Et puis il y a l‘autre axe : disqualifier les modes d’actions de la partie adverse en les rendant atroce et donc de fait « violent ». On ne dit pas un « blocage de quelques heures » mais « les usagers ont été pris en otage pendant de longues heures », on ne dit pas « 20 insurgés ont brûlé 10 poubelles, cassé 5 DAB, brisé les vitrines de cabinet d’assurances et d’une mie câline lors de manifestations et d’heurts avec la police » mais « des hordes de casseurs ont mis à feu et à sang le centre ville et ont détruit des vitrines de petits commerçants. »

b) La guerre de ce dont nous choisissons de parler

C’est la guerre de « là où on va décider d’appuyer » et « les événements où on va faire l’effort d’expliquer et de contextualiser »

On va décider de souligner les violences de certains policiers plutôt que de certains gilets jaunes. Sur nos réseaux, on va diffuser les images qui expliquent pourquoi la machine à brins infernale de « l’individu au bonnet noir » s’est déclenchée (7) plutôt que de tenter d’expliquer les raisons du pétage de plomb d’un CRS à Toulon (8). Tout ça pour alimenter notre projection orange plutôt que la bleu :

C’est de bonne guerre comme on dit, on peut se dire que la neutralité est impossible, chacun joue ses cartes. Simplement dans un mouvement comme celui d’aujourd’hui, on se rend vite compte que dans cette guerre de communication, les 2 équipes ne jouent pas à armes égales. Il y’en a une avec une armée de projecteurs longue portée et l’autre avec des lampes de poche pour les fans qui regardent déjà dans cette direction. C’est surement en ce sens que la démocratisation de la diffusion de contenus vidéos sur les différentes plateformes est intéressante. On peut tous avoir son propre projecteur et montrer sa projection aux autres. Et ça pose beaucoup d’autres questions …

5. Il est où le problème alors ?

Le problème que nous pose ce mécanisme des 2 tiroirs fourre-violence est double :

Sans aller jusqu’à étendre la complexité jusqu’au 9 types de violence de Wikipedia (9), on pourrait simplement s’habituer à utiliser un concept moralement moins binaire que celui de violence (côté obscur de la force) / non-violence (côté lumineux de la force). On pourrait par exemple parler du concept moralement neutre et qui sous-tend tout usage de celle-ci : le rapport de force. Tout le monde s’accorde à dire qu’ils sont presque partout, à différents degrés et sous différentes formes bien qu’on essaie d’aseptiser autant que faire ce peut. On peut les considérer comme bon ou comme mauvais suivant les contextes et suivant nos valeurs :

Parler de “rapport de force” permet de complexifier et d’élever le débat car il ne peut pas y avoir de “non-rapport de force”, c’est un concept qui est naturellement moins “manichéen” et qu’il est plus difficile de “binariser”.

La question qui vient à l’esprit est donc : Que faire lorsque nous ne sommes pas satisfaits d’un rapport de force, lorsque nous jugeons un rapport de force injuste et révoltant ? Quelle est la meilleure stratégie pour modifier et infléchir des rapports de force ? Est-il possible de les inverser aujourd’hui, en attendant moins de 100 ans et avec des techniques dites “non-violentes” par exemple ? Que nous raconte l’histoire sur leurs évolutions ?

Parler de rapports de force, ça permet au moins de regarder la réalité crûment pour ce qu’elle est. C’est notamment en ce sens que le mouvement qui secoue la France actuellement est intéressant, il a l’immense mérite de faire tomber les masques des cartes du monde des uns et des autres.

Une fois les masques tombés, une fois qu’à la lumière des événements, on se rend compte des reliefs que prennent les rapports de force à l’oeuvre sous une épaisse couche de vernis consuméro-lobotomisant, on peut se demander :

Pacé é Salute,

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Source :

(1) —La version (lien externe) de l’historien Howard Zinn sur Hiroshima et Nagasaki
(2) —Luc Ferry “Qu’ils se servent de leurs armes une bonne fois (lien externe)
(3) — Pour ceux qui ont raté la séquence : le Boxer au bonnet noir (lien externe)
(4) — Plusieurs journalistes pris à partie lors de l’acte IX (lien externe)
(5) — Une “journaliste” de CNews en état de choc (lien externe) car une personne qui comprend la violence des gilets jaunes est arrivée jusqu’à son plateau 
(6) — Vidéo de l’usage défensif (lien externe) du LBD à Bordeaux
(7) —Ce qui ce serait passé (lien externe) pour le gilet Jaune boxer avant qu’il rentre dans l’arène
(8) — Ce qui ce serait passé (lien externe) à Toulon pour le commandant CRS avant qu’il mette 2/3 brins à un type adossé à un mur
(9) —Les typologies de violence (lien externe) 
(10) —Source gratuite, le reportage d’Arte (lien externe) sur les violences policières