Comment se battre pour ses valeurs sans se noyer dans ses croyances ?

(Pour ceux qui n’ont pas le temps de lire, vous pouvez écouter l’article ici (lien externe))

Nous regardons tous le monde avec sur le nez nos propres lunettes idéologiques, polies par nos expériences passées.

Un enjeu sociétal majeur est de parvenir à ce que plein de gens qui ne sont pas tous allés chez le même opticien puissent vivre ensemble en ayant des visions du monde qui s’enrichissent plutôt qu’elles ne se tirent dans les pattes :

Comment accorder nos lunettes?
Samedi après-midi, avec couscous et houmous sur l’estomac, j’ai, le temps d’un après midi, échangé avec une…apreslabiere.fr

Mais avant d’accorder nos lunettes respectives, on peut essayer de comprendre comment fonctionnent les nôtres et les biais dans lesquels elles nous précipitent parfois ?

Qu’est ce qu’une idéologie au final ?

Qu’est ce qu’une idéologie sinon la tentative de résumer le monde à un prisme et un seul ? Parfois on comprend et on accepte qu’il y’ait d’autres visions du monde, d’autres idéologies mais notre prisme à nous, c’est un peu comme l’anneau unique du seigneur des anneaux : « Un prisme pour les gouverner tous »

Pour les marxistes, tout commence et se termine par la lutte des classes. Ils sont certes sensibles à d’autres luttes mais elles ne sont jamais aussi “importantes”. Celle qui, in fine, déterminera la victoire, c’est la lutte des classes. Les autres portent en elles le germe de la dispersion.

Les vegans (anti-spécistes pour les intimes) vont avoir tendance à regarder le monde au travers du seul prisme de la souffrance animale (homo sapiens inclus):

Les Jancovicistes (1) (l’espèce qui m’est instinctivement la plus proche) quant à eux ne voient qu’énergie dans l’histoire humaine. On leur parle des “droits humains”, ils rebondissent promptement

Si vous voulez alors tester la pureté du jancovicisme de votre interlocuteur, évoquez simplement l’explosion des divorces et autres ruptures autour de vous et un Jancoviciste pur jus ne pourra pas se permettre de louper une aussi belle occasion :

Et enfin, on a les “méritocrates” qui voient le mérite partout ou bien tout simplement quand ça les arrange. Ils pensent parfois que le meilleur moyen de faire société ensemble c’est d’amener gentiment 60 millions de personnes à devenir des auto-start-uppers … “Tu as un problème ? Mais traverse donc la rue ! Créé ta start-up ! Les gilets jaunes comprennent rien, pourtant les possibilités sont bien là …”

Et ni Bégaudeau (2) ni mon article sur la notion de mérite / libre arbitre (3) ne parviendront à infléchir d’un iota leur sacro-sainte idéologie méritocratique du “quand on veut, on peut”. Sans cette croyance dans la notion du mérite, c’est tout leur monde qui s’effondre.

Il faut bien admettre que tous ces systèmes d’idées peuvent nous permettre d’analyser la réalité plus finement. Ces grilles de lecture nous sont nécessaires. Mais s’enfermer dans l’une ou dans l’autre comporte toujours 2 travers auquel il faut veiller comme le lait sur le feu.

1. Le danger des œillères

Comme dans les exemples ci-dessus, nos idéologies peuvent nous permettre de voir un pan de la réalité qui sinon restera invisible. Sans le prisme énergétique de Jancovici, comment comprendre et penser le fait que de nombreux acquis sociaux ont un pendant et une dépendance énergétique ?

Mais le problème c’est que lorsqu’on s’investit éperdument dans une idéologie, on enfile des œillères qui nous empêchent de voir d’autres aspects du monde. Une idéologie, dès lors qu’elle devient très (trop ?) forte peut avoir le même effet qu’une paire de lunette qui décuplerait notre vision au centre et qui laisserait les bords vaporeux. En loupant tous les bords que d’autres voient bien et sur lesquels d’autres sont peut-être même focalisés, on passe à côté de “leur” réalité qui fait nécessairement partie de “la” réalité et qui devrait donc aussi être “notre” réalité. Il faut avoir en tête qu’une croyance collective forte façonne la réalité, qu’on y croit nous-mêmes ou non. Ces croyances “sont” une partie de la réalité et doivent être prises en compte en tant que telles.

Se scléroser dans son idéologie, c’est google maps qui nous dirait que New York c’était ça et rien d’autre :

Alors que google maps lui-même se rend bien compte qu’il y a d’autres enjeux dans une carte que de savoir comment aller d’un point A à un point B, il y a par exemple y’aller avec moins de traffic :

Et puis surtout, il y a plein d’autres représentations et de focales possibles (une infinité à priori) pour représenter un territoire urbain et pour savoir où se promener ou bien acheter un appart, tant qu’à raquer un million le mètre carré autant avoir un peu de verdure sous son balcon :

Le danger de passer à côté de la réalité des autres, ce n’est pas seulement le risque de ne pas entendre et respecter l’autre. Ne pas voir et comprendre la réalité de l’autre, c’est se condamner à ne pas savoir sur quelles bases dialoguer avec lui. Sans cet échange, il est impensable d’arriver à transmettre notre vision et notre compréhension du monde. Or si nous pensons que notre vision est bénéfique pour la société, il est vital que le plus grand nombre la comprenne puis l’adopte car c’est alors qu’elle modèlera l’avenir. Nos idéologies ne peuvent pas devenir la nouvelle réalité tant qu’un grand nombre ne la voit pas, tant qu’un grand nombre n’y “croit” pas.

Notre réalité de demain est forgée par nos croyances d’aujourd’hui. Vous ne bâtissez pas les pyramides si vous n’avez pas tout un peuple qui pense que le pharaon est un dieu. C’est donc un enjeu pour toute idéologie d’arriver à parler et à toucher le plus grand nombre, comment y parvenir si on ne part pas de la réalité du plus grand nombre ? Nous devons donc veiller à pouvoir ôter nos œillères à l’envi si nous voulons sensibiliser les autres aux nôtres.

2. Le danger du “All in existentiel”

C’est le péril qui personnellement me touche énormément, car il s’agit d’une affaire interne, entre moi et moi. Tout miser sur une idéologie, un dogme pour être la réponse à tous ses maux et à toutes ses questions, c’est être dans un “All in existentiel” infiniment risqué. On n’a qu’une main, il s’agit de bien la jouer, pour le bien de tous peut-être mais surtout du notre. Est-il envisageable de tenter un main aussi folle ?

J’ai une petite pensée pour tous les fervents catholiques de l’histoire qui ont vécu une vie de sacrifices et de souffrances sur terre au nom d’un au-delà prometteur. J’espère pour eux qu’ils avaient raison ou bien que le fait d’en avoir été persuadés leur a rendu une existence pleine de souffrances, digeste …

Lorsqu’on passe sa vie à la construire autour d’un seul prisme, le risque est infini qu’on se sclérose autour de ce pilier. Plus le temps passera et plus la remise en question deviendra douloureuse, voire impossible. Comment remettre en question à la fin de sa vie ce qui a constitué l’alpha et l’omega de tous nos choix et de tous nos combats ? Comment être sûr alors que sa vie ait eu un sens si on s’est enfoncés tête baissée dans une vision du monde non retenue par l’histoire ?

Comment rester flexibles, adaptables et adaptés dans le monde actuel où tout change sauf nos croyances ?

Comment par exemple comprendre la nécessité de réfléchir à la place du travail dans nos sociétés, à la pertinence d’un revenu “universel” (pas “national” mais universel, c’est-à-dire : pour tous les humains) si on s’arc-boute sur la nécessité de travailler parce que

Plus nous vieillissons et plus les questionnements soulèvent nos années, nos décennies ...

Malgré ces deux périls infiniment grands que sont “les œillères” et le “All-In existentiel”, il parait nécessaire pour que sa vie ait un sens d’avoir une sensibilité particulière qui donnera plus d’importance à certaines choses plutôt qu’à d’autres ? Sans cela, on tombe dans une sorte de nihilisme ou rien n’a de sens. Nous avons intrinsèquement besoin d’un sens et d’une direction. Sans cette main courante, où irait un pauvre Homo Sapiens égaré et conscient, dans la pénombre infinie d’un univers sans raison d’être ?

On a un besoin vital et existentiel de cette main courante. Comment, dès lors en suivre une qui nous rassure et nous guide, tout en nous permettant d’être libre et de, peut-être, nous en émanciper ? Et puis surtout, en quoi pouvons-nous croire et espérer dans ces temps où l’espoir nous tue plus qu’il ne nous préserve ?

Comment se construire un prisme “époque-proof” ?

Il y a la main courante que suive les boudhistes, le but de l’existence est pour eux la cessation de la souffrance, safe bet ! Ils tentent justement de s’accrocher le moins possible à une vision ou une autre du monde. Ils clament haut et fort que si un jour la science contredit ce que l’expérience de 2500 de méditation leur a « appris », ils l’accepteront et changeront leur vision du monde. Ils ne sont pas leur vision du monde. Peut-être qu’en effet “on pense donc on est” mais ce ne serait pas pour autant que “nous serions ce que nous pensons”. #CogitoErgoSum #VousAvez4Heures

Il y a aussi la technique de l’anthropologue qui se passionne pour l’étude des prismes qui ont façonné l’humanité et qui par conséquent prend naturellement de la distance par rapport à ses propres prismes. On ne peut pas collectionner les prismes de tous les groupes humains et ne pas ressentir que le sien fait également partie de la collection.

Quand Harari dit dans son dernier livre (4) “La morale, c’est de …”, ce qu’il veut dire c’est “Ma morale, c’est de …”. Lorsqu’il parle de souffrance, précisons que connaissant son “passif” vegan, on comprend bien qu’il parle de toutes les souffrances ressenties, humaines et non-humaines. On entrevoit dans ce passage l’incursion fugace, mais précise de sa subjectivité pour incepter dans la tête de tous ses lecteurs sa morale basée sur l’anti-spécisme (5). C’est cette vision de la morale qui oriente sa main courante vers un but précis. Cette vision tout en étant claire et précise laisse énormément de marges de manœuvre étant donné qu’elle peut prendre autant de chemins qu’il y a de souffrance …

Et c’est peut-être avec ce genre de lunettes idéologiques, aussi claires dans les objectifs à (très) long terme qu’inclusives et libres dans les manières d’y arriver, qu’il est le plus stratégique de regarder le monde.

Une idéologie qui résiste au temps, qui parvient à se remettre en question, c’est une idéologie qui tente de s’élever et de se situer au plus haut niveau d’abstraction dont nous sommes capables. Plutôt que de voir exclusivement le monde sous le paradigme de la lutte des classes, réalisons qu’au travers de ce combat contre une forme de domination, nous voulons en réalité lutter contre toutes les dominations. Peut-être voulons-nous lutter contre le concept même de domination ?

Et derrière la domination, que cherche t-on au final à combattre si ce n’est la souffrance ?

Sous cet angle, on peut alors entrevoir que les marxistes rejoignent alors les bouddhistes dans leur lutte. Derrière des moyens et des tactiques que tout oppose, ce que chercheraient au final ces deux idéologies, ce serait de minimiser la souffrance.

Je pense qu’intégrer cette fraternité d’objectifs idéologiques profonds, la reconnaître, c’est faire un pas vers la compréhension des stratégies, des combats et des choix des uns et des autres. Admettre et affirmer ce profond accord, c’est faire un pas essentiel vers le dialogue et la construction collective.

Nous devrions systématiquement nous rappeler que nos idéologies sont simplement des déclinaisons opérationnelles d’idéologies plus larges et plus “élevées”. Il est souvent riche et constructif de faire monter la discussion à ce cran-là pour comprendre la réelle étendue de nos divergences et se donner une réelle chance de s’écouter et donc de se changer.

Et à ce niveau d’abstraction là, il n y a plus qu’un critère où nous pouvons encore différencier les idéologies, un critère tellement fondamental qu’il devrait être, en permanence, questionné : qui entre dans le cercle de la souffrance à prendre en compte et à éviter ? Tous les êtres qui ressentent la souffrance ? Tous les êtres humains ou seulement ceux qui vivent aujourd’hui ? Seulement les membres d’un certain clan ?

Si on tombe d’accord sur la largeur du cercle à considérer alors la suite n’est que stratégie !

Pacé é Salute,

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Source :

(1) — Si vous ne connaissez pas encore l’animal, observez sa prestation (lien externe) il y a 5 ans devant une commission de l’assemblée nationale, vous avez ses slides dans la description de la vidéo
(2) — Bégaudeau qui recadre tout le plateau de C à vous quant à la notion de “mérite (lien externe)” (5:00)
(3) — Ma série d’articles sur le “libre arbitre” (lien externe), notion dont découle ensuite la notion de “mérite”, à lire dans l’ordre plutôt : 1/3, 2/3 puis 3/3 :)
(4) —p:221 de son dernier livre : 21 leçons pour le XXIème siècle (lien externe)
(5) — Wikipedia au top comme d’habitude : https://fr.wikipedia.org/wiki/Antisp%C3%A9cisme (lien externe)