Lettre à ces parents que nos choix déroutent

(Pour ceux qui n’ont pas le temps de lire, vous pouvez écouter la lettre ici (lien externe))

Aujourd’hui, on sent parfois poindre un conflit des générations : une génération en veut à la seconde de l’état dans lequel elle “laisse” le monde et la seconde ne comprend pas les tentatives loufoques de la première. Ce conflit se décline souvent à travers les discussions denses et tendues que nous avons, entre saucisses et purée, avec ceux qui nous ont déposés “là”. C’était donc le moment de leur écrire une lettre pour essayer de mieux se comprendre et se donner, ainsi, les moyens d’avancer ensemble.

Très chers parents,

Même si nous n’avons rien à nous faire pardonner, nous pouvons quand même vous dire que :

Nous sommes désolés, sincèrement, de ne pas suivre vos conseils.

Nous sommes désolés de vous faire souffrir en explorant des chemins qui sont, selon vous, périlleux, risqués et parfois sans issue.

Nous sommes désolés de ne pas pouvoir, comme votre génération a pu et su le faire, avoir foi dans des lendemains qui chantent.

Nous sommes désolés de ne pas pouvoir vous rassurer « matériellement ».

Nous sommes désolés de ne pas pouvoir, avec la sérénité qui fut la vôtre, prendre votre flambeau et partir éclairer le reste de la grotte que l’humanité explore depuis la nuit des temps.

Nous sommes désolés (pour certains d’entre nous) de ne pas pouvoir vous apporter la sérénité et l’apaisement de la perspective d’une immortalité génétique. Quand on y pense, peut-être que l’immortalité génétique de notre espèce passe par une plus grande sobriété de nos “réplications” individuelles ?

Nous sommes désolés de, parfois, ne pas vous comprendre et de trop souvent, perdre notre calme quand vous nous dites simplement que

I) Ce que nous comprenons

(même si parfois, ça ne se voit pas)

Malgré les incompréhensions et les disputes, nous comprenons qu’au fond, la seule chose que vous souhaitez, est notre bien.

Lorsque nos discussions abordent le volet matériel, une cécité émotionnelle nous foudroie tous et nous oublions que la raison première de ces embrouilles, c’est l’inquiétude d’une part et l’envie d’être reconnu de l’autre.

Nous comprenons que derrière ces deux sentiments, c’est le problème séculaire des parents et des enfants qui s’aiment, chacun de son côté, d’une manière que l’autre ne saisit pas tout à fait.

Nous comprenons que toutes ces discussions, ces explications et ces remontrances sont bien intentionnées et que leur but est simplement de passer d’une génération à la suivante l’expérience accumulée.

Sincèrement nous comprenons tout cela et même si parfois, nous n’en prenons nous-mêmes pas conscience, ça nous touche, ça nous remue et ça nous renvoie à notre incapacité à vous satisfaire pleinement. Pour ce faire, il faudrait que nous vous tranquillisions quant à notre avenir.

Comment réaliser ce miracle alors que nous n’avons aucune idée du monde à venir ?

Réaliser cette incapacité est douloureux car cette envie de « satisfaire » et d’être reconnu par ses parents est aussi vieille que l’humanité. C’est cette envie qui a souvent poussé et orienté les actions des humains qui ont foulé cette Terre.

Nous sommes et restons tous, toute notre vie durant, les enfants éternels de parents trop temporels.

Notre génération est donc « condamnée » à chercher désespérément la reconnaissance de la vôtre tout en remettant en question tout ce qu’elle a bâti.

Et comme vous nous le répétez à chaque fois qu’on essaie de vous dire que l’époque actuelle est vraiment décisive, nous avons également compris que :

Nous avons intégré que chaque génération a l’impression d’être « spéciale » et « unique ». Votre génération l’a été, celle de vos parents l’a été et notre génération l’est tout autant, pas plus, pas moins.

Nous saisissons que selon vous, inconsciemment sûrement, les stratégies de vie qui ont le plus de chances de fonctionner à notre époque sont similaires à celle qui ont fonctionné à la vôtre. Votre instinct vous pousse à penser que notre époque ne sera pas si différente, au fond, de la vôtre.

Nous avons parfois le sentiment que vous nous prenez pour des naïfs avec nos envies de changement qui vous rappellent votre mouvement hippie des années 70.

Nous prendre pour des hippies, c’est comme prendre un miséreux qui a trouvé un vieux maillot de foot dans les poubelles pour un supporter.

Nous sommes plutôt des enfants, trop conscients d’avoir été gâtés pourris se demandant comment ils vont faire dans un monde qui risque de ne pas gâter grand monde.

Mais bien que nous comprenions ce que vous voulez nous transmettre, je pense qu’aujourd’hui nous ne pourrons pas vous écouter. Notre époque et le contexte sociétal tel que nous le ressentons aujourd’hui nous imposent de passer outre vos recommandations. Nous sommes persuadés qu’à bien trop d’égards, notre époque n’aura, hélas, rien à voir avec celle que vous avez traversée.

II) Nous sentons, nous savons que quelque chose d’unique est en train de se passer.

Ce qui va faire la différence, ce n’est pas nous, nous ne sommes en rien exceptionnels, même s’il est probablement vrai que, trop souvent, nous le rêvons un peu. C’est le contexte dans lequel nous vivons qui l’est.

C’est la « tendance » qui creuse la différence.

Ce qui fait qu’il va falloir rebattre toutes les cartes et qui nous condamne à sortir de vos sentiers battus, c’est la vitesse à laquelle le monde se transforme et qui rend les projections quant au monde dans lequel nous vivrons, strictement impossibles.

D’après les climatologues, le changement climatique est bien plus rapide et dramatique que leurs pires prévisions qui déjà ne faisaient pas rêver grand monde. La multiplication, partout dans le monde, d’événements climatiques « hors normes » nous fait tous toucher du doigt que la nouvelle norme est que, désormais, il n’y en aura plus.

La vitesse de ce changement climatique est sans précédent dans l’histoire connue du climat terrestre (c.-à-d des centaines de milliers d’années …). En 2014, ce clip avait été tourné pour réveiller les consciences sur ce que risquaient d’être les étés en 2050. Nous nous habituons tellement aux changements aussi dramatiques que rapides que lorsque ce scénario est allègrement dépassé dans la réalité de 2019, personne ne moufte (ou si peu)…

Avec une telle ampleur et une telle rapidité, il nous est inimaginable de savoir comment nous, le monde du vivant ou bien le climat lui-même allons réagir aux changements brutaux, actuels et à venir.

Une autre facette de la crise s’exprime au travers de ce qui semble être le début de la 6ème extinction massive du vivant. 6 fois en 400 millions d’années et il faut que l’une d’entre elles nous tombe en plein milieu de l’assiette. Vous avouerez que c’est pas de bol. Non seulement, l’événement est rare à l’échelle des temps géologiques (ne faisons même pas mention de notre petite échelle de pauvres pécheurs) mais le taux d’extinction des espèces pourrait être 100 fois plus élevé cette fois ci.

Prenons la facette « ressources ». Des décennies d’intensives prospections nous ont permis de faire un vrai, bon tour du propriéTerre. On connait maintenant avec un bon degré de certitude, les réserves en ressources fossiles de la planète (1).

A vue de nez, on risque fort, à l’état des lieux de sortie, d’y laisser la caution, les meubles, les dents en or, un rein ... C’est un peu comme si en parallèle du long état des lieux d’entrée, on avait invité des pillards défonçant tout, au fur et à mesure. Nous n’avons jamais découvert une ressource sans la piller instantanément.

Il nous est assez facile de comprendre que lorsqu’on tape en permanence dans les réserves finies de toutes les ressources possibles et inimaginables (eau potable, minerais divers et variés, capacité des éco-systèmes), il nous faut dans un premier temps décupler nos efforts pour les récupérer et dans un second “apprendre à faire sans”.

Extraire des ressources d’endroits de plus en plus improbables et dans des quantités qu’on veut à peu près stables, et « idéalement » croissantes, nécessite une ressource bien spécifique : l’énergie.

Justement l’énergie … Quoiqu’en dise la route “Royal” (route recouverte de panneaux PV au succès plus que mitigé (2)), plus de 85% du mix énergétique mondial vient des énergies dites “fossiles” (pétrole, gaz et charbon). Comme toute ressource terrestre, l’existence d’un pic d’extraction est une évidence scientifique et le fait que nous soyons en haut du « pic » de la plus pratique d’entre elles (le pétrole) le devient tous les jours un peu plus.

Nous allons entamer une descente de l’approvisionnement énergétique dans une société où TOUT en dépend, notamment les défis que son utilisation massive a elle-même déclenché (changement climatique).

Ajoutez à ça des inégalités sociales foudroyantes, que ce soit entre pays ou bien en leur sein, et vous obtenez une cocotte minute géo-politique que le changement climatique se charge de faire monter en pression.

A priori, c’est bientôt “cuit”.

Ne vous méprenez pas, nous comprenons que sur de nombreux critères, les années 2000 sont parmi les plus « prospères » que l’humanité ait connue. Comme le dit Harari en introduction d’Homo Deus, l’humanité se bat, depuis ses « premiers pas » il y a 200 00 ans, contre 3 fléaux : épidémies, guerres et famines.

Quand on regarde ces 3 malédictions, objectivement la situation n’a jamais été aussi bonne qu’aujourd’hui, c’est incontestable. De la même manière, il est incontestable qu’avant la crise des subprimes, des familles pauvres ont eu accès à une maison et un confort de vie bien supérieur à ce qu’elles n’avaient jamais espéré. Puis est venu le moment de rembourser et elles se sont retrouvées dans un dénuement qu’elles n’avaient pas même envisagé. Notre génération a la sensation de vivre une période pre-subprime à l’échelle de l’humanité. #GueuleDeBois #LaFêteEstFinie

Dans ce contexte si particulier, où nous sommes très conscients que les crises se multiplient autant qu’elles s’accélèrent,

Dans ce contexte où la science nous indique que le système « monde » va atteindre de notre vivant des points de rupture au-delà desquels « on ne peut plus savoir »,

Dans ce contexte-là, nous sommes aussi conscients des crises que de l’absence de propositions crédibles de la part du système actuel.

Pour la partie de notre génération qui est convaincue de l’unicité historique de ce contexte, il n’émerge pas des politiques et du système actuels l’ombre d’un soupçon d’une trace d’un centième de propositions ou d’initiatives à la mesure du tsunami qui se fait sentir tous les jours un peu plus. Alors forcément, nous en face, nous ne savons pas, nous paniquons un peu et surtout nous tentons plein de choses.

Nous nous lançons dans des projets qui vous paraissent insensés et hors du cadre. Vous en vivez même certains comme des “retours en arrière” alors que ce ne sont que des “remises en question” de ce qui pour nous, au vu des conséquences qu’on réceptionne, n’étaient finalement pas des avancées.

Ce qui nous paraît insensé nous, c’est de ne rien faire, non pas que nous soyons plus « altruistes » et « mieux intentionnés » que vous ne l’êtes mais parce que nous sentons, au fond de nous, que le point rupture, nous allons le vivre et tenter d’y survivre.

Étrangement, que vous trouviez nos tentatives insensées est bon signe. C’est le signe que nous proposons autre chose, que nous sortons de vos modes de pensée et que nous nous donnons par conséquent plus de chances de résoudre les problèmes actuels.

Comment se préparer à vivre dans l’inconnu ? Faut-il se préparer au meilleur ? Se préparer au pire ? Ou alors, selon la formule consacrée : « se préparer au pire en espérant le meilleur » ? Ou bien, tout simplement, être vif, avoir son intelligence aux aguets afin de pouvoir réagir agilement aux changements de paradigmes à venir ?

Chaque génération de parents a cette tendance naturelle à éduquer ses enfants pour qu’ils réussissent dans le monde dans lequel eux, ont vécu. Or aujourd’hui, éduquer un enfant de 2019 pour qu’il réussisse dans les années 90 est complètement anachronique, bien plus qu’éduquer un enfant de 1968 pour qu’il se débrouille dans les années 40. Éduquer un enfant né en 2019 pour exceller dans l’internet balbutiant des 90's, c’est comme éduquer un poisson hors de l’eau, en lui répétant « mais respire ! » et en espérant qu’il se transforme soudainement en lézard.

Vous nous dites parfois de suivre les conseils de saint-Exupéry :

Et c’est exactement ce que nous tentons de faire seulement avec d’autres perspectives quant aux possibilités potentielles de notre avenir car contrairement à une croyance populaire “TOUT n’est pas possible”.

Nous sentons que nous allons devoir faire face à une échelle de complexité difficilement gérable. Notre génération devient adulte au moment où pour la première fois, l’humanité se rend compte que son développement repose sur le fait de scier à toute vitesse la branche sur laquelle elle repose.

Encore une fois, nous ne pensons pas être si uniques, si spéciaux, si “valeureux” que ça. Pour nous :

Ce qui est unique c’est que notre génération pense qu’elle a de grandes chances de ne pas vivre mieux “matériellement” que la vôtre.

Ce qui est unique, c’est que nous sommes nombreux à croire que notre époque risque de défier le mythe de l’ “inéluctabilité du progrès” (3).

Ce qui est unique, c’est notre conscience que la barbarie n’appartient pas plus au passé qu’à des contrées reculées.

Ce qui est unique, c’est notre peur et notre sensation d’impuissance par rapport à l’ampleur de la tâche.

Mais ce qui est unique aussi, c’est l’évidence de plus en plus crue qu’il s’agit du destin que notre génération doit affronter.

Et surtout ce qui est unique, c’est notre motivation et notre détermination à construire un chemin vers de meilleurs lendemains, aussi étroit et escarpé soit-il.

Alors oui, ce ne sont pas tout à fait “vos” idées, ce n’est pas ce que vous auriez fait à notre place, parce qu’ “à votre époque”. Oui mais en fait, c’est là que le bât blesse, ça ne l’est plus, votre époque, c’est la nôtre.

Croyez-nous, nous en sommes les premiers déçus. De prime abord, il n’y a rien d’instinctivement réjouissant à rentrer de plein fer dans une époque d’incertitude absolue. Et puis rassurez vous, nous serons “hors-jeu” encore plus vite que vous ne l’avez été.

Pour toutes ces raisons, nous ne pouvons pas vous écouter autant que nos conditionnements de “bons enfants” le voudrait.

III) Votre rôle dans tout ça ?

Prenez tous les rôles que vous voudrez bien prendre mais s’il-vous-plait, essayez sincèrement de vous extraire des conditionnements de votre époque. C’est notre capacité à vivre et à survivre demain dont nous parlons. N’oubliez pas que même si vous n’êtes pas vraiment responsables et encore moins coupables, vous portez en vous les conditionnements, les façons de faire et de voir le monde qui ont participé à créer ces problèmes. Il serait illusoire de penser que ce sont les mêmes manières de faire, de raisonner et de voir le monde qui les résoudront.

Nous aussi, bien sûr, nous portons en nous les mêmes conditionnements, peut-être même “encore plus” mais la certitude que nous allons vivre les conséquences de ces conditionnements pèse plus fort dans notre balance que dans la vôtre. C’est la conviction animale que nous sommes à l’orée d’un bouleversement inexorable qui nous donne la volonté de changer et de nous reconditionner autrement.

Les enjeux d’aujourd’hui ont évidemment de nombreux points communs avec les innombrables défis que l’humanité a affronté dans son histoire mais ils ont aussi, comme nous l’avons dit au-dessus, des points qui les en différencient. De nombreux critères rendent les défis actuels « hors de la norme » de l’histoire humaine.

Si ces différences vous dépassent, si vous voulez à tout prix vous « raccrocher » à ce que vous avez connu, si vous vous sentez incapables de modifier radicalement vos modes de pensée, nous comprenons mais honnêtement, plutôt que de nous dire comment il faudrait qu’on fasse, armez-vous de toute la bienveillance et la confiance que vous avez et mettez-nous simplement en garde.

Donnez-nous des conseils mais surtout soutenez-nous. Appuyez nos tentatives car au final, la génération qui va vivre cette « transition » certainement rapide, sûrement radicale, peut-être violente et probablement, hélas, saupoudrée de barbarie … c’est nous.

Essayez, autant que faire se peut, d’occulter le côté « matériel » (selon vos standards) de nos affaires et de nos tentatives actuelles. Essayez simplement d’observer si au travers de ces aventures et de ces tentatives (que vous ne comprenez peut-être pas) :

Nous sommes tout un pan d’une génération à sentir que l’époque dans laquelle nous allons vivre notre âge adulte peut être dramatique.

Nous savons que, bien que pouponnés au confort et à la paix, nous avons toutes les chances de n’avoir ni l’un, ni l’autre.

Nous avons vraiment besoin de nous comprendre, TOUS ! Et notamment d’une génération à l’autre. Nous devons essayer de comprendre vos peurs autant que vous devez essayer de comprendre les nôtres.

Hélas, nous ne pouvons pas vous promettre que la société humaine soit « entre de bonnes mains ». Nous savons simplement que si les générations restent soudées et mutuellement compréhensives, il y’aura davantage de mains pour transformer radicalement la société lorsqu’elle se rendra compte qu’elle n’a plus le choix.

Si votre génération accepte que la nôtre a des connaissances sur le monde d’aujourd’hui que la vôtre n’a pas et que notre objectif de vie est simplement d’avoir une vie adulte ponctuée du moins de barbarie possible, alors vous comprendrez également que nous avons simplement besoin de votre aide et de votre reconnaissance.

En espérant très fort que vous nous ferez confiance même si nous sommes clairement à côté de “vos” pompes !

Paix et santé,

Tant que vous êtes là ;), voici les 4 meilleures manières de suivre et de soutenir le projet d’ApresLaBiere. Vous pouvez:

2. Applaudir (en cliquant longtemps sur les petites mains) et commenter ici, directement sur ApresLaBiere.fr :)

3. Liker et suivre ApresLaBiere sur facebook (lien externe), twitter (lien externe) ou instagram (lien externe)

4. Penser à faire appel à Homo Conscientus (moi :)) (lien externe) pour des conférences, des formations ou des ateliers sur le sujet dans votre organisation ou école.

Sources :

(1) — Deuxième cours du module de 8 cours de Jean-Marc Jancovici aux Mines de Paris en 2019. Il y parle avec précision des réserves d’énergie fossile : “Les énergies fossiles (lien externe)
(2) — Article (lien externe) qui synthétise la situation de cette route inaugurée en grande pompe par Ségolène Royal il y’a quelques années.
(3) — Notes de lecture (lien externe) “ Le sens du progrès” de P.-A. TAGUIEFF