3 différences entre “hier” et aujourd’hui quant à la captation de notre attention

(Pour ceux qui n’ont pas le temps de lire, vous pouvez écouter l’article ici (lien externe))

Cet article est le second épisode de la série sur le “temps” et la “maîtrise de notre attention”, le premier épisode est là :

3 raisons qui font du temps l'enjeu du XXI siècle
Pour ceux qui n'ont pas le temps de lire, vous pouvez écouter l'article ici. À HomoConscientus, je m'intéresse beaucoup…avantlecafe.fr

Le fonctionnement de l’économie de l’attention est redoutablement simple. Le constat de base est que dans un monde où l’information est une ressource sur-abondante, ce qui devient “rare” (et donc précieux), c’est ce qui consomme cette information.

Qui consomme l’information dans notre monde ? Nous au travers de notre attention, c’est elle qui est par conséquent précieuse et monétisable aujourd’hui, d’où le terme « économie de l’attention ».

Malgré toutes les tentatives, personne n’est jamais parvenu à une définition aussi limpide que celle du patron de TF1 qui disait en 2004 en parlant du métier de sa chaîne :

L’économie de l’attention, c’est ce concept là mais appliqué à un pan encore plus large de l’économie. La plupart des entreprises qu’elles soient grosses ou petites, pour vendre leurs produits et donc survivre, doivent à un moment ou à un autre capter notre attention, que ce soit pour se faire connaître ou bien pour nous donner envie d’acquérir la nouvelle gamme du truc bidule machin chose qui rendra, à coup sûr, notre vie fantastique.

Dans un monde qui croule sous des avalanches continues d’information, toutes les entreprises sont dans les starting blocks et tous les budgets sont bons pour capter cette si précieuse attention. Il faut à tout prix la capter, avec ou sans notre consentement car :

1. Soit, c’est cette attention qui va être directement vendue, selon la maxime très efficace de la chaîne Youtube « Datagueule » [1] :

Maxime à laquelle on pourrait d’ailleurs rajouter

Pour s’en convaincre, il n’y a qu’à observer le modèle économique des quotidiens payants qui utilisent aussi des annonceurs, des cinémas qui vendent aussi des espaces publicitaires, etc etc

2. Soit, c’est cette attention qui va ensuite provoquer l’achat.

Mais est-ce que ça n’a pas toujours été le cas ? Quelle(s) différence(s) entre aujourd’hui et hier, lorsque le quotidien « le siècle » pour attirer, fidéliser et capter l’attention des lecteurs publiait des romans-feuilletons comme les 3 mousquetaires par exemple ?

Il y’a, je pense, 3 différences majeures qui donnent un poids et une importance exceptionnelle à cette tendance de l’économie actuelle et qui expliquent pourquoi le combat qui est mené pour notre pauvre petite attention est aujourd’hui plus dantesque et préoccupant que jamais.

Différence 1 : La quantité d’information

Le monde n’a jamais créé autant d’informations : on estime que si nous numérisions toutes les « données » créées par l’humanité (on numérise livres, tableaux et tout ce qui s’en suit), 90 % des données créées par l’humanité aurait été créées lors les 2 dernières années [2].

Dans le même genre, on peut noter que si nous continuons sur les mêmes tendances, chaque terrien produira en 2020, 1,7 Mo de données toutes les secondes [3]. Si vous vous demandez par “quel miracle” cela est possible, voici une tentative d’explication :

Pour se donner des ordres de grandeur, il faut savoir que la taille du logiciel qui envoya les humains sur la lune lors de la mission Apollo 11 était de 71 ko [4] et [5]. Parmi une telle orgie d’informations, la lutte pour sortir du lot est nécessairement épique et sans merci.

Sur cette débauche d’info, la conférence de Brad Frost, qui date pourtant de Mathusalem (2013) est époustouflante. Elle l’est d’autant plus quand on sait que cette tendance intenable a été tenue 5 années de plus …

Différence 2 : Les revenus générés par ces informations

Les revenus générés par ce qu’on appelle l’ “advertising supported internet” sont plus colossaux que jamais : 1121 milliards de dollars aux USA en 2015. Cette coquette somme représente 6 % du PIB total des USA en 2015 ou bien un peu moins que le PIB de l’Australie en 2018. Quand il s’agit de tels montants, on peut faire aveuglément confiance à l’industrie pour inventer des outils qui capteront notre attention “à l’insu de notre plein gré” [6] et [7].

Différence 3 : Les capacités techniques démoniaques conférées par les avancées de la neuroscience

Les capacités techniques et les stratagèmes mis en place pour capter notre attention n’ont jamais été aussi poussés, insidieux et sournois. Les procédés utilisés sont tellement fous et exploitent des mécanismes neuronaux tellement ancrés par des millions d’années d’évolution qu’ils nous laissent aussi à même de prendre la « bonne » décision qu’un kangourou devant un pickup australien fonçant à toute allure au travers de l’outback australien.

Le problème n’est pas la technique elle-même mais notre capacité à l’utiliser et à la concevoir afin qu’elle exploite les innombrables vicissitudes de notre cerveau. Notre cerveau actuel est issu de millions d’années d’évolution dans la jungle et dans la savane à guetter la moindre bestiole susceptible de dévorer son précieux contenant (i.e : nous). Cette longue épreuve l’a par conséquent rendu plus performant à détecter un changement soudain dans son environnement qu’à focaliser son attention imperturbable sur un écran qui lui projette l’image fixe d’une présentation à préparer (si l’image bouge, ça retombe du coup dans la première catégorie, netflix l’a très bien compris). D’un point de vue évolutionnaire, il est beaucoup plus intéressant de réaliser la présence d’un lion derrière soi que de rester concentré à la tâche à laquelle nous nous attelions avant que Simba débarque.[8]

Dans la jungle, toute information signalant une modification inattendue de notre environnement est par conséquent primordiale et prioritaire sur toutes les autres. Une part de notre cerveau est conçue en ce sens. Or, nous ne vivons plus dans la jungle (l’un des buts de l’humanité devrait d’ailleurs être de tout faire pour que nous ne subissions pas un retour aux sources forcé) et personne n’a eu la prévenance de prévenir cette partie de notre cerveau qui continue à nous faire agir comme si nous nous trimbalions au beau milieu des fauves.

C’est elle (et nous avec) qui se fait par conséquent admirablement berner par les procédés qu’utilisent l’industrie pour hacker notre attention. Les millions d’années d’évolution n’ont pas enseigné à notre cerveau reptilien à faire la différence entre le changement d’environnement incarné par les pas feutrés d’un fauve et la notification annonçant la mise en ligne d’une vidéo youtube témoignant d’un événement sans pareil : « Stupéfiant, un humain abat un chêne centenaire à l’aide d’un cure-dent ».

Dommage …

Les exemples de stratagèmes insidieux sont nombreux, en voici un petit florilège “sympa”.

NETFLIX

En terme d’addiction, Netflix est clairement à la pointe du progrès. Son CEO est tout à fait conscient de l’objectif concret qui se cache derrière le slogan « see what’s next » : se battre pour que l’addiction à Netflix soit plus forte que toutes les autres, y compris le sommeil, un satané état léthargique dont les humains ne savent pas se passer :

La conception de la série « House of cards » est à l’image de cette haute expertise en addiction. Elle a été conçue en se basant sur les données innombrables dont Netflix dispose quant à nos habitudes de visionnage, nos envies et nos préférences. Grâce à l’exploitation habile de cette masse de données, Netflix s’est rendu compte qu’une partie significative des gens qui avaient aimé suivre la série britannique « The house of cards » avait également apprécié les films qui avaient pour acteur principal « Kevin Spacey » ainsi que les films réalisés par David Fincher (Fight Club, Seven, The game entre autres).

Qu’à cela ne tienne, mixons simplement les 3 et à priori, le risque d’échec ne devrait pas être énorme : il y’aura clairement une base de fans solide à cette série. C’est fort de cette connaissance-là que Netflix investit 100 millions de dollars, quasi « à l’aveugle », avant même que Spacey n’ait appris sa première réplique. [9]

Le « génie » de Netflix ne s’arrête pas là avec la série « the house of cards ». Pour être sûr de laisser le moins de personnes possible sur le bord de la route menant à « Binge watching paradise », Netflix a créé des « bande-annonces » personnalisées (toujours grâce aux données de visionnage) :

Lorsqu’on prend conscience de ces stratagèmes, la phrase

ne résonne plus tout à fait pareil…

Comment faire pour résister à des séries et à du contenu qui est fait par des gens qui nous connaissent mieux que nous-mêmes ? Je trouve dangereux ce différentiel de pouvoir entre l’industrie de l’attention et moi-même quant à ma propre attention. C’est je pense un sujet sociétal de premier ordre, et ce sans même prendre la peine d’aborder le sujet des « bulles d’irréalité personnalisée » dans lesquelles nous sommes plongés par le biais de cette hyper personnalisation de l’information (article à venir).

SCROLL TO INFINITY

Le scroll (défilement) à l’infini est une stratégie qui harponne efficacement notre attention en exploitant une de nos nombreuses « failles ».

Dans une étude, il a été observé que face à un contenu sans fin (un bol de soupe infini en l’occurrence), non seulement nous consommons plus mais nous partons également avec un sentiment d’ « inachevé ». C’est dans cette brèche psychologique que le scroll to infinity s’immisce allègrement en nous faisant sentir que si on s’en va, on n’aura pas « tout » vu. Non seulement cela nous pousse à rester plus longtemps sur la plateforme pour tenter de “tout consommer” mais la frustration de l’inachevé inexorable nous incite à y revenir encore plus rapidement #DoubleEffetKissCool. Quand on y pense, qui est allé cette semaine jusqu’à la page 4 d’une requête google ? Et qui est allé jusque dans les tréfonds de son fil d’actualités facebook, twitter, instagram ou pinterest, avec une probable correspondance “page 42” si le système de pagination était utilisé ? [10]

DÉLAI D’AFFICHAGE DES NOTIFICATIONS

Le délai d’affichage des notifications sur facebook, twitter, Instagram (je viens d’aller vérifier et par conséquent de perdre 5 minutes sur chacun) est infime mais il est bien là : le contenu de la page se charge d’abord et seulement ensuite, après un micro-décalage apparaissent les tant attendues et vénérées notifications : nouveaux amis, nouveaux messages, nouvelles mentions, nouvelles vies quoi ! Et non il ne s’agit pas d’une malencontreuse coïncidence qui aurait orienté toutes les pipes du développement vers la partie “chargement de la page” de tous les réseaux sociaux. Ce délai fait partie du design de ces plateformes et son objectif est de déclencher en nous un sentiment d’incertitude : va t-on gagner ou pas ? Combien ?

Ces applications sont conçues pour être les plus attrayantes possible. Elles sont pensées pour avoir sur nous, le même pouvoir de corruption de notre libre arbitre qu’une machine à sous. Ce chargement de la page qui prend un certain temps et qui en tout dernier affiche les notifications, ce n’est pas le WIFI qui galère, c’est les rouleaux de la machine à sous qui tournent devant nos yeux en manque de reconnaissance numérique. [11]

BADGES DE NOTIFICATION

Il y’a aussi les fameux badges de notification rouges qui se situent en haut à droite des icônes d’applications et qui se sont répandus cette dernière décennie comme la grippe dans une boite de nuit libertine. Il est intéressant de s’apercevoir que l’ancêtre du badge rouge, c’étaient justement les notifications facebook dont on a parlé dans l’exemple précédent. Or il fut un temps où les notifications rouges n’existaient pas, vos notifications étaient discrètement suggérées par un simple chiffre entre parenthèses. A l’époque, la cohérence de la charte graphique de facebook était plus importante que les neurosciences. Et puis finalement, avec le rouge, ça fonctionnait quand même 100 fois mieux donc on a rangé la cohérence et la sobriété graphique au placard.

Ce n’est donc absolument pas un hasard si les badges ont connu leur essor grâce à la couleur que nous associons depuis des millions d’années et pour des raisons encore discutées [12] au danger.

“VU A 3:45” (le démon parmi les démons)

L’arrivée dans les applications de messagerie des « vu à 5:32 » puis « truc muche is typing » a fait un vrai ravage dans nos habitudes numériques. Le débarquement de ces accusés de réception numériques a donné naissance chez nombreux d’entre nous, à l’habitude de ne pas ouvrir les messages auxquels nous savons que nous ne voulons pas répondre instantanément. Quoi de mieux pour ne pas subir l’injonction à la réponse instantanée sans pour autant vexer notre interlocuteur ? Tant qu’un message n’est pas lu, le compte à rebours de la réponse trop tardive n’est pas déclenché. Mais plus vicieux encore est le fait de savoir que votre interlocuteur est “en train de taper”. Cette information nous met dans la même situation (encore une fois) qu’une machine à sous : on sait qu’on va recevoir un message mais on ne connait pas encore sa teneur ou sa longueur et on est comme suspendu aux lèvres d’un interlocuteur numérique qui se fait désirer.

DARK PATTERN

Enfin, il y’a la lie des stratégies numériques, visant non pas à nous inciter à faire ou à regarder des contenus mais à nous tromper dans une option ou un choix que nous n’aurions même pas voulu faire. La stratégie est tellement sournoise qu’elle en est ridicule et je pense, à terme, inopérante mais on ne peut pas passer à côté. On ne peut pas, par exemple, ne pas mentionner le fait qu’il est quasi impossible de supprimer son compte amazon sans avoir l’impression de jouer une partie de Go contre alpha zéro.

Pour finir de vous convaincre que surfer sur internet en 2019, c’est avancer en terrain miné, une âme charitable s’acquitte de la tâche sisyphéenne de lister le pire des dark pattern (interface truquée) de la toile et bien plus encore : “Stop calling these Dark Design Patterns or Dark UX — these are simply a**hole designs (lien externe)

Conclusion

Ce sont ces 3 différences (quantité d’informations, revenus générés et capacités techniques démoniaques) qui donnent à ce problème de l’économie de l’attention, aujourd’hui bien plus qu’hier, son importance capitale. Or nous devons absolument gagner la lutte pour la souveraineté de notre attention si nous voulons la porter sur ce qui compte vraiment, c’est à dire sur la guerre dans laquelle nous sommes déjà plongés sans vraiment le savoir : la guerre contre le changement climatique et pour la survie d’une société dans laquelle nous aimerions tous vivre. #ClimateIsWWIII

Paix et santé,

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Sources :

[1] — #DATAGUEULE 15 sur le big data
[2] — Quelques statistiques (lien externe) sur la quantité de données créé par l’humanité
[3] — Data Never sleeps 6.0 (lien externe)
[4] — L’article wikipedia sur l’ordinateur de la mission “Apollo Guidance Computer (lien externe)
[5] —L’explication (lien externe) de la taille du logiciel sur quora
[6] —Définition de ce qu’est l’ “advertising supported internet (lien externe)
[7] — Etude de 2017 sur la valeur économique de cet “advertising supported internet eco-system (lien externe)
[8] —Joli métaphore de Simba trouvée sur l’article “5 ways to boost your attention span (lien externe)
[9] — Article New York times sur le sujet “Giving viewers what they want (lien externe)
[10] — The endless bowl of soup (lien externe)
[11] —Article de Vice “Your addiction to Social Media is no accident (lien externe)
[12] — Why are warning signs red ? (lien externe)
[13] — La très très intéressante interview de Bégaudeau à ThinkerView : lien vers le passage où il est question du temps (lien externe) (si vous avez le temps, écoutez tout :))