Pour alimenter la réflexion, j’aime beaucoup l’histoire de la “mare” du philosophe Australien Steven Pinker, fervent défenseur de la théorie philosophique dite de l’ “altruisme efficace” [8][9]
Imaginez que vous marchiez à côté d’une mare avec vos nouvelles chaussures. Vous avez longtemps hésité à les acheter car bien qu’ayant eu pour elles un coup de cœur, vous n’avez pas l’habitude de mettre 150 euros dans une paire de pompe. Tout à coup, du milieu de la mare, s’élèvent les bruits d’un enfant qui se débat pour ne pas se noyer. La situation est limpide, l’enfant est en train de couler et a toutes les chances de mourir si vous ne lui portez pas secours dans la seconde. La question est donc la suivante : allez vous utiliser vos compétences malibusiennes, bousiller vos nouvelles chaussures et sauver cet enfant ?
Si une vie est en danger, allez vous prendre le temps de délacer ces satanées bottines (oui mais elles sont siiii belles …), condamnant ainsi l’enfant à se noyer ? Ceux d’entre nous qui savent nager n’hésiteraient pas une seule seconde. Au diable les 150 euros, c’est la VIE d’une personne dont on parle. Que sont des bottines, aussi belles soient elles, face à la vie d’un être humain, à fortiori celle d’un enfant innocent ?
Et pourtant, à chaque fois que nous achetons des habits alors que nos placards en régurgitent littéralement, un barbecue alors que nous avons des plaques à induction, des bières à 8 euros alors que nous n’avons même pas soif et puis au final merde, à chaque fois que nous, personnes privilégiés d’un monde privilégié achetons quasiment QUOI QUE CE SOIT, nous faisons ce choix, de ne pas sauver des vies avec notre argent …
Regardons nous en face : nous faisons quotidiennement ce choix de sauver nos bottines plutôt que de sauver des vies.
Je fais ce choix tous les jours car “loin des yeux, loin du cœur” et je ne me sens absolument pas coupable. Je suis tout simplement humain, conditionné par des millions d’années d’évolution, à privilégier la détresse d’un autrui géographiquement proche à la détresse d’un autrui à l’autre bout de la planète. Et même si nous aimons bien nous parer de “valeurs” telles que l’ “humanisme”, il faut accepter que ce courage de sauter dans la mare et de porter secours est simplement un héritage de l’avantage compétitif qu’a procuré cet instinct chez les tribus dont les membres en étaient porteurs [10].
Nos ancêtres, les survivants de l’histoire humaine, ont été les égoïstes rationnels d’une tribu de 150 [11]. Dans un monde où on ne rencontrait pas beaucoup d’autres êtres humains que les membres de sa tribu, il était avantageux pour la tribu et ses membres de sauver la vie des mauvais nageurs sans y réfléchir à deux fois. Nous héritons culturellement et génétiquement de nombreux traits (dont cet égoïsme rationnel fait partie) façonnés et sélectionnés par un monde qui n’existe plus …