Blasphème, Climat et Corona

(Pour ceux qui n’ont pas le temps de lire, vous pouvez écouter l’article ici (lien externe))

Au début de l’année Anne Rosencher (L’express) publiait un bel hommage [1] (crochets = source en bas de l’article) à Tignous, victime de l’attentat de Charlie Hebdo.

Daniel Schneidermann (Arrêt Sur Images) rebondissait sur cet hommage en comparant dans sa chronique matinale [2] la guerre d’Anne Rosencher en faveur du droit au blasphème et la guerre que je mène contre le changement climatique, notamment au travers du thème de l’économie de l’attention.

Il y affirmait que nos guerres parallèles ne se croisaient jamais.

Ça fait 2 mois qu’entre autres questionnements, celui-là suit son cours …

(Et que j’ai depuis tout ça une chronique sur le site d’Arrêt sur Images … :))

I) Une guerre pour le droit au blasphème

La guerre d’Anne Rosencher me semble en effet comme le dit Daniel Schneidermann, être une guerre « séculaire ». Il s’agit ici de se battre pour la “liberté de blasphémer”. Instinctivement, je trouve ce combat important, juste et nécessaire.

Soyons par contre honnêtes et transparents, lorsqu’on se bat pour la “liberté de blasphémer”, on ne se bat pas pour la “liberté en général”. Se battre pour la “liberté”, ça ne veut pas dire grand chose. La « liberté », en soi, c’est un concept aussi flou qu’un confinement à la française, un concept derrière lequel peuvent se cacher toutes les anguilles du Saint-Laurent (et oui, j’ai vérifié, y’en a [3]).

Dans le cas du célèbre poème d’Eluard, le contexte de l’occupation dans lequel il l’écrit ôte le besoin de préciser de quel type de liberté il parle, même si c’est encore plus clair avec la confirmation de l’intéressé :

Ce contexte, évident à l’époque de l’écriture et la publication de ces vers, l’est beaucoup moins aujourd’hui lorsqu’on les cite. Cette “distance contextuelle” peut alors faire dire à ces magnifiques vers des choses qu’ils n’ont pas vraiment dites.

Ceci étant précisé, pour Anne Rosencher comme pour moi, la liberté de blasphémer est essentielle. Pour ma part, elle est primordiale car je pense que les religions ne sont rien d’autre que des histoires qui nous ont permis hier, de collaborer à grande échelle [5][6]. Nous collaborions parce que nous faisions partie de la même “équipe” et que nous partagions les mêmes croyances et valeurs fondamentales. Nous pouvions par conséquent nous faire confiance “par défaut”, au delà des nations balbutiantes. Ce type d’histoires qu’on appelle religions, hyper logiques et hyper efficaces il y a 5 siècles, sont aujourd’hui anachroniques, absolument “sous-crédibles” et parfois contre productives.

La liberté de blasphémer est par conséquent essentielle à notre époque parce qu’il est grand temps d’écrire d’autres récits, qui seront eux crédibles et autour desquels nous pourrons collaborer pour résoudre les enjeux de notre temps.

Par crédible, j’entends simplement des histoires qui pourraient coexister avec nos connaissances scientifiques actuelles. Nous devons nous retrouver autour d’un récit global qui s’accorde notamment avec l’âge connu de la Terre et qui prend en compte le bouleversement climatique que l’humanité va prendre, telle une balle dans la nuque, dans les décennies à venir.

Le capitalisme (une histoire plus récente que les religions, autour de laquelle nous “coopérons” actuellement) ne remplit hélas pas ce cahier des charges !!!

Mais même si je me reconnais dans ce combat pour le droit au blasphème, je n’en ai pas fait mon cheval de bataille. Tout simplement parce que les combats dans lesquels on se jette corps et âmes sont ceux dont on pressent qu’une issue négative nous menacerait d’une manière plus vitale que les autres.

Et ce qui sociétalement nous menace le plus, ce qui peut pulvériser les fondements mêmes de nos existences, de la stabilité géo-politique mondiale à la capacité à nourrir nos populations, ce ne sont pas “ceux qui me refuseraient le droit de blasphémer”. L’ennemi le plus puissant est selon moi, bien plus intégré, insidieux et dangereux que ça.

II) Une guerre pour une action globale alignée sur notre “connaissance”

Mon ennemi, c’est notre incapacité à aligner “nos actions globales” avec ce que la démarche de connaissance la plus efficace que l’humanité ait acquise, la science, prédit.

Mon ennemi c’est l’inhabilité de l’espèce humaine à anticiper les conséquences que nous savons pourtant que nos actions auront.

Pourquoi s’intéresser aux croyances irrationnelles des autres lorsque nous ne parvenons même pas à mettre en branle notre propre raison ?

Le consensus scientifique nous décrit une crise écologique sans précédent dans l’ “histoire Terrestre” (rythme, ampleur [7]) et nous ne faisons rien, STRICTEMENT RIEN, malgré les COPs dont j’ai arrêté le décompte pour ne pas plonger dans les abysses de la dépression :

Devrait-on HURLER !

Mais l’humanité ne semble pas prête à entamer une nouvelle révolution galiléenne, pourtant vitale. Elle semble être un individu aussi conscient de sa chute qu’incapable de coordonner ses bras pour l’amortir.

C’est cette paraplégie collective qui, sociétalement, me terrorise.

Le combat contre l’irrationalité religieuse ne doit pas détourner notre regard d’un autre type d’irrationalité, plus dangereuse, répandue et actuelle encore : l’irrationalité de nos actions collectives.

3) Est ce que ces deux guerres se croisent ?

Hier, nous nous sommes battus contre l’obscurantisme religieux. Nous nous sommes battus pour que la “raison” l’emporte sur des croyances irrationnelles et le droit au blasphème est l’un des fruits de cette victoire.

Mais aujourd’hui nous devons combattre une nouvelle forme d’obscurantisme qui touche toutes nos sociétés modernes encore plus profondément que l’obscurantisme religieux hier : l’obscurantisme de l’action.

Aujourd’hui, le récit auquel nous croyons toujours, qui nous a permis hier de coopérer et qui est aujourd’hui obscurantiste car il nous empêche de prendre en compte la science et les conséquences de la crise écologique en cours, c’est le capitalisme.

Et pourtant nous savons ! Nous sommes collectivement clairvoyants. Le GIEC, le consensus scientifique sur l’état de la biodiversité et la science en général donnent à l’humanité une vision claire de “ce qui est” et de ce qui est en train de se passer (1). Rien de plus normal si on écoute et comprend ce que disait Einstein [8] à propos de la science :

Mais la science, même si elle ne nous dit rien de ce qui doit être (2-les histoires auxquelles on croit), nous dit aussi des choses sur ce que l’on devrait faire ou ne pas faire (3) une fois parvenus à un accord sur ce qui devrait être (2):

Et même si nous n’avons pas une image précise de ce que nous voulons, de tout ce qui “devrait être” (2) pour la société de demain, nous semblons quand même être d’accords sur quelques lignes cadres non négociables.

Dans l’ensemble, l’humanité semble avoir intégré que notre système actuel ne pourra pas encaisser les conséquences d’un changement climatique qu’on ne maintiendrait pas sous les 1,5/2°C et qui seront selon les scientifiques [9]: déstabilisation du climat mondial et donc de l’agriculture mondiale, famines, pandémies, centaines de millions de migrants climatiques …

Et quand on réalise le chaos géopolitique causé par la crise du Corona, on comprend que la crise climatique devrait plus nous évoquer la guerre nucléaire que la fin des sports d’hiver …

Et pour répondre à cet objectif des 2°C, la science a son mot à dire et ce qu’elle dit est simple : en l’état actuel de nos connaissances, pour rester sous cette barre des 2°C, nous devons limiter les émissions de gaz à effet de serre (GES) dues à l’humanité. Autrement dit, nous devons réduire drastiquement les émissions GES dues à l’économie globalisée.

Pour réaliser cet exploit, la raison alliée à la science préconisent deux ingrédients simples si nous voulons maîtriser la recette :

Mais comme aucun de ces deux ingrédients n’est au goût de l’histoire autour de laquelle on collabore actuellement (c-à-d le capitalisme), nous les excluons de toutes nos recettes [9] alors que nous savons que nous avons au moins besoin de l’un des deux. De l’exacte même manière, le confinement était à priori exclu de notre recette anti-Corona avant d’y consentir lorsque nous avons ressenti la vague mortelle d’assez près.

Nous espérons que le problème climatique “disparaisse”, qu’il bute, tel un nuage radioactif ou une pandémie, sur nos frontières.

Notre société, tout juste sortie des obscurantismes religieux, a plongé la tête la première dans ce qui est en train de devenir un obscurantisme politique qui place notre monde dans un déséquilibre systémique mortel.

Et c’est ce déséquilibre qui nourrira tous les drames que nous vivrons dans les décennies à venir : guerres (économiques, de ressources, religieuses, tous les prétextes seront bons), famines et pandémies.

Je sais que la guerre qui constituera la toile de fond de toute mon existence aura pour ennemis tout ce qui alimente cet obscurantisme politique global. Et j’ai bien peur que la crise actuelle du Corona n’en soit qu’une timide introduction. [10]

Si cette vague, immense à notre échelle mais probablement très modeste face au tsunami écologique à venir, nous submerge à ce point, comment penser à autre chose qu’à “quels outils peuvent nous permettre d’affronter les crises de demain ?”

Le point commun entre la guerre d’Anne Rosencher et la mienne est sans doute celui-ci :

Toutes deux combattent une forme d’obscurantisme.

Et là où elles se relaient (plus qu’elles ne se croisent d’ailleurs), c’est que la victoire contre notre obscurantisme politique actuel nécessite que celle sur l’obscurantisme de la connaissance reste vraie. Nous devons absolument rester d’accords sur le fait que les histoires que l’humanité se raconte (X-isme donc) n’ont strictement rien à répondre aux questions :

Ce n’est pas aux histoires auxquels nous croyons (2) de dire ce qui est possible (1), c’est à nos connaissances issues des sciences de dire en quelles histoires nous pouvons croire !

Sur ce “magnifique” schéma, je vous souhaite à tous :

La paix et la santé,

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Sources / Liens / Pour aller plus loin de l’article :

[1] — La chronique d’Anne Rosencher “Cinq ans après Charlie… Tignous, je me souviens (lien externe)
[2] — Chronique de Daniel Schneidermann “Tignous, le kangourou et les deux guerres (lien externe)
[3] — L’anguille d’Amérique (lien externe) pour être précis
[4] — Poème “Liberté” lu par Paul Eluard lui-même + éclairage (lien externe)
[5] — Concept magnifiquement expliqué dans 2 posts du blog WaitButWhy. Le premier “How religion got in the way (lien externe)” et le second “A story of stories (lien externe)
[6] — TedX de Yuval Noah Harari sur la coopération humaine à grande échelle autour de récits (lien externe)
[7] — GIEC, résumé (lien externe) à destination des policymakers
[8] —GIEC, chapitre 3 : “Impacts of 1.5°C of global warming on natural and human systems (lien externe)” 
[9] —Voire la diapositive 18 de ce document (lien externe) (on ne décarbone pas) et la diapositive 87 de ce document (lien externe) (on ne décroit pas). Dans ces graphes de Jancovici, on voit que ni notre économie, ni notre consommation énergétique, ni l’intensité en carbone de notre mix énergétique ne diminuent. Pour plus d’infos, regardez toute la série de cours de Jancovici aux Mines de Paris (lien externe)
[10] —J’en avais parlé dans une chronique à arrêt sur Images justement “Le virus, bac blanc du changement climatique (lien externe)