Et maintenant ? - Les “continuologues” (1/4)

(Pour ceux qui n’ont pas le temps de lire, vous pouvez écouter l’article ici (lien externe))

Et maintenant ? C’est quoi la suite ? Cette histoire de covid-19 sera t-elle oubliée dans 6 mois ou bien est-elle le début d’un tournant historique radical ? Tournant économique, politique, militant, écologique ? Pour commencer, voici une petite histoire de courses dans un avenir à la fois proche et lointain, une possibilité parmi tant d’autres, forcément très imparfaite. Ensuite, dans 3 articles différents, j’évoquerai :

Un jour dans “quelque temps”

Aujourd’hui, c’est mon tour de me farcir les courses. Une fois garé, je prends tous les sacs et m’engouffre dans le hangar. J’ai une liste longue comme une file d’attente de l’IHU de Marseille. Je me concentre pour ne rien oublier. Soudain, alors que la liste passe des pommes aux pâtes, j’entends les cris d’une dame :

Elle fait face à un des employés du supermarché, il est dépité. Elle est encore seule mais ça ne va pas durer et il le sait. Il tente tant bien que mal de contenir la situation tout en sachant comment la scène va évoluer. Cette histoire est cousue de fil blanc. Il aura beau dire ce qu’il veut, il ne la calmera pas. Personne dans le magasin n’est dupe et lui encore moins.

Ça y’est, un second « continuologue » vient de la rejoindre, on ne peut pas savoir si l’opération était prévue. De toute manière, ils sont assez nombreux pour que ces phénomènes se lancent spontanément. C’est leur marque de fabrique.

Le second prend alors le relais :

Le deuxième a l’air d’avoir un vocabulaire plus imagé. J’oublie instantanément et il est vrai, un peu honteusement, mes pâtes fraîches venues du sud de l’Italie et me tourne tout entier vers la scène. Au fond de moi, j’éprouve un soupçon de culpabilité de ne pas en être. Je sais que ces gens ont raison, que moi aussi, je devrai être animé de la même énergie et de la même colère. Leur révolte et leur intransigeance nous permettent d’avoir aujourd’hui encore l’espoir que nos enfants puissent évoluer, demain, dans un monde qui ne s’effondre pas totalement.

L’arrivée du responsable m’arrache à mes pensées. Il se dirige vers le petit attroupement d’un pas hésitant. Avant même qu’il ne se jette dans l’arène, on peut nettement discerner un voile de panique qui recouvre son visage. La scène évoque plus la gazelle dans la cage aux lions que le dresseur assuré mettant les fauves au diapason. C’est dans ces scènes qu’on comprend et qu’on ressent que la peur s’est effectivement déplacée ces dernières années.

Le deuxième à avoir pris la parole a l’air particulièrement vigoureux, son torse est bombé comme un personnage de manga, il a un petit air de « super Dupont ».

Il est vraisemblablement encouragé par les 3 « continuologues » supplémentaires qui viennent de les rejoindre. Tous les caddies et les poches du hangar sont à l’arrêt, la symphonie des bipbip hypnotiques des lecteurs de code barre s’est arrêtée. Le temps est en suspens.

Le gérant est à 2 mètres de Super Dupont lorsque celui-ci reprend. Sa voix résonne jusqu’au fond du hangar :

L’engagement manuscrit du gérant : technique classique des continuologues, inspirée du temps où en Avril 2020, nous pouvions, pour ceux qui n’avaient pas d’imprimante, nous rédiger des dérogations «manuscrites». Au tout début de leur protestation, fatigués des paroles qui prennent leur envol à peine prononcées, ils ont inclus dans leur process « faire écrire et signer les engagements soutirés et s’appuyer sur ce document lors de la vérification systématique qui suivra. »

Finalement, quand on y pense, on se demande encore pourquoi ce type de militantisme, simple et efficace a attendu la grande crise de 2020 pour débuter.

J’écoute médusé la réponse faussement assurée du gérant :

Si ce gérant est bien né sur la planète Terre et a vécu par conséquent comme nous tous le début des années 20, il ne peut pas ne pas savoir de quoi il est question. On a donc probablement à faire au seul gérant de supermarché français qui pratique l’unique manière de ne pas gérer une protestation spontanée de continuologues : faire semblant de ne pas comprendre. Ou bien il est bleu comme un schtroumpf …

Pour gérer les continuologues, toute la France sait qu’il y a deux grandes écoles :

1. L’école du “On plie tout de suite, sans chercher à comprendre”. C’est aujourd’hui devenu du “bon sens commun” que :

C’est l’une des grandes leçons du confinement de 2020. A partir du moment où il était évident que nous allions de toute manière devoir confiner la population, autant la confiner le plus tôt possible. La France par exemple aurait alors pu confiner sa population 10 jours plus tôt qu’elle ne l’a fait, c’est-à-dire lorsque l’Italie en a pris la décision.

Elle ne l’a pas fait. Résultat le confinement a duré 2 mois, sans même venir à bout de l’épidémie, là où dans d’autres pays, plus agiles, il dura quelques semaines et endigua l’épidémie davantage.

De la même manière, lorsque vous savez que l’escalade de violence, dont les continuologues sont la promesse, vous poussera in fine à plier, autant vous exécuter au moindre haussement de sourcil continuologue.

2. L’école de “la force brute et directe” : on appelle la sécurité pour qu’elle « tase dans le tas » et évacue tous les potentiels continuologues grâce à la reconnaissance faciale à l’entrée du magasin et au fichage « C » mis en place par le gouvernement dès l’été 2020. En faisant ça, le magasin sait par contre qu’il sera définitivement black listé par tous les continuologues qui préféreront se nourrir exclusivement de patates locales plutôt que d’y remettre un orteil.

Les enseignes monitorent constamment le ratio “nombre de sympathisants continuologues dans le fichier client” / “nombre de clients total”. Même si elles ne rendent pas le chiffre public, on estime que ça représente au bas mot et en fonction des régions de France, entre 20 et 70 % des clients d’un supermarché comme celui ci. C’est la seule explication à l’hésitation des grandes enseignes. Si cette proportion n’était pas aussi significative, elles n’hésiteraient pas une seule seconde à opter pour la manière brutale qui hélas, ne choque plus personne. #BusinessFirst

Ce manager n’a en tous les cas pas intégré la principale leçon de communication de la crise de 2020 :

Suite à la gestion pinocchiesque et contradictoire de la crise de 2020, aux mensonges et à leurs conséquences tragiques, les français partent du principe que la fonction première de la parole institutionnelle est de leur:

Ces dernières années, il s’est donc développé en France une allergie “à la langue de bois, aux fausses promesses et aux éléments de langages” qui sont considérés comme plus mortels qu’une épidémie de covid dans un ephad.

Il nous semble aujourd’hui évident qu’il est dans la nature humaine de ne pas apprécier d’être pris pour un con mais lorsqu’on observe l’évolution des événements de la décennie précédente, on réalise que ça n’a pas toujours coulé sous le sens.

Super Dupont sait très bien que le coup est déjà parti, le groupe ne peut plus reculer, encore moins lui. Il ne l’envisage d’ailleurs même pas. Ils sortiront du hangar tasés ou victorieux, ils le savent tous et ça ne les dérange pas. De toute manière, tasés aujourd’hui ou morts de faim demain à la prochaine crise, ils s’en tapent éperdument … Ils ont la sensation (à tort diront certains) de n’avoir plus rien à perdre et c’est bien là, la force des révoltés.

Le « dialogue » s’embrase :

hurle super Dupont tout en prenant le gérant par le col pour lui montrer les étals incriminés. Vraisemblablement, cette fois ci il s’agit de légumes vers lesquels il tire le gérant :

Pendant ce temps, la dame à l’origine de la dispute en a profité pour se précipiter sur les fameuses tomates. Elle prend les cageots, les déverse sur le sol et fait une ratatouille à grand coup de pompe. Une dizaine de continuologues, réguliers ou occasionnels se joignent à la mêlée et profitent de l’opportunité pour passer leur colère et leur souffrance sur ces légumes trop carbonés à leur goût. Plus leur nombre augmente et plus ils savent qu’ils ne risquent pas grand-chose. Les vrais preneurs de risque sont Mme et Mr Super Dupont. Celui-ci continue d’ailleurs à secouer rageusement le manager.

La sécurité regarde la scène. Elle attend les ordres du gérant qui pour l’instant est toujours en lévitation « assistée ». Elle a les moyens d’intervenir. Elle est équipée de flash balls qui pendent en bandoulière justement pour ce genre d’événements. Leur usage constitue selon le gouvernement une réponse parfaitement « adaptée et proportionnée » à ce genre de circonstances. Par contre, ils interviennent uniquement sur ordre. Les continuologues ont une intransigeance et une radicalité historique qui forcent, si ce n’est le « respect », au moins la distance et la prudence.

Dans la société actuelle, il est évident que si on s’attaque frontalement à un continuologue, on inscrit son nom sur leur longue liste, aussi noire qu’internationale #OnNoublieraPas. Votre vie se transforme alors en un long harcèlement de la part des sympathisants du monde entier. Depuis le début du mouvement, depuis le bouleversement global, net et radical que le confinement a déclenché et qu’ils ont simplement “continué”, les continuologues savent que leur lutte est locale, internationale et intransigeante.

Les membres de la sécurité le savent et ils redoutent toutes les formes, dans le monde virtuel ou réel, que peut prendre ce harcèlement. Ils interviennent par conséquent uniquement lorsqu’ils ne peuvent vraiment pas faire autrement, c’est-à-dire, lorsqu’ils savent que sinon, ils perdront leur emploi.

Là, sans ordre, il serait surprenant qu’ils fassent du zèle. Ils n’ont rien à y gagner en plus d’être probablement d’accords avec les continuologues. Être d’accord avec les continuologues aujourd’hui, c’est comme être contre les paradis fiscaux hier, ça rassemble “tout le monde”, enfin “tout le peuple” plutôt.

La scène est tellement caricaturale qu’elle n’aurait pas été jugé assez crédible pour faire sa place dans les films hollywoodiens d’antan. Quand on y pense, c’est d’ailleurs notre monde actuel dans son ensemble qui n’aurait pas été jugé crédible pour le scénario d’un film d’avant 2020. Nous, en tant que spectateurs aurions jugé improbable un film où les dirigeants se seraient comportés de manière aussi ridicule, égotique et littéralement « stupide » que nos dirigeants au printemps/été 2020.

Nous vivons depuis quelques années dans un monde où Dieu n’aurait pas été pris en stage à Hollywood.

Les pieds du gérant qui pendent et s’agitent m’arrachent à mes pensées. A priori le sol commence à manquer aux pieds du gérant et le sang à sa tête, un râle s’en échappe. Demi-évanoui, il exhale plus qu’il ne parle :

Prestement, un des continuologues sort une feuille A4 pliée de sa poche et la déplie. Elle est déjà imprimée, le template est disponible sur internet. Il ne manque plus qu’à remplir le « formulaire ». Il pose les 2/3 questions (Nom et prénom du gérant, adresse du magasin, intitulé exact du poste du gérant) dont il a besoin pour compléter l’engagement. Le gérant pourra ensuite le signer, si super Dupont daigne le laisser se “poser”.

Dans une semaine précisément, ils pourront venir constater que plus de 80 % (les continuologues font dans la simplicité et appliquent les proportions de Pareto partout où ils sévissent) des références fruits, légumes et produits essentiels du magazin sont désormais « locales et de saisons» (toujours pour faire simple, les continuologues se basent sur l’échelle régionale).

Une fois le papier signé, qu’importe les légumes par terre, qu’importe la violence et les cris, tous les clients, y compris Mme et Mr super Dupont, replongent la tête dans leur course. Le ballet des caddies reprend alors comme si de rien n’était. Sans la ratatouille grossière au sol et le pauvre gérant étourdi reprenant son souffle entre tomates marocaines et Kiwi néo zélandais, on ne pourrait pas deviner le quasi pugilat d’il y a 3 minutes.

Le gérant digère le choc de sa première rencontre avec des continuologues. Première car il est maintenant évident pour tout le monde qu’il s’agit d’une orientation de carrière toute récente. Peut-être un ancien politique condamné à l’inéligibilité à vie comme 80% des élus importants de la période 2010–2020 ?

Ou bien un ancien banquier d’investissement qui s’est dit que le secteur alimentaire serait plus “reposant”. Le peu de personne qui travaille encore dans la banque d’investissement sont désormais obligés de travailler avec des couvertures tels des espions s’ils ne veulent pas se faire rouer de coups par une foule qui l’apprendrait. Le mois dernier, dans le métro parisien, une foule a tué un pauvre homme de 55 ans soupçonné d’être un trader simplement parce qu’il regardait les cours de la bourse sur son ipad.

Boursicoter n’est pas le sport le plus en vue aujourd’hui en France …

En sortant, je prends mon temps, je sais que ça ne sera pas rien de faire les 4 km pour revenir à L’ Etrabiou. Je suis allé faire les courses avec la voiture aujourd’hui pour faire le “lourd” (farine, sucre, pates et essence pour le motoculteur) et du coup, je vais être en circulation alternée, malgré quelques voies dissonantes, c’est toujours la priorité aux deux roues qui priment. Depuis la grande pénurie d’essence de l’hiver 2020/2021 due au conflit entre les pays de l’Opep et les US, le vélo (électrique ou pas) est devenu, dans l’inconscient collectif, le moyen de transport le plus sûr et le plus fiable.

Et puis quand une société tourne pendant 6 mois en partie grâce à la force des cuisseaux des uns et des autres, ça donne un pouvoir de persuasion à ces cuisseaux un peu supérieur. C’est un peu la même chose que les communistes au sortir de la seconde guerre mondiale, tu leur refuses moins de choses quand ils sont armés jusqu’aux dents et qu’ils ont sauvé le pays de la débâcle morale.

De la même manière, on a laissé les pistes cyclables quand les raffineries se sont remises à tourner. Et la lenteur avec laquelle elles tournent désormais renforcent d’ailleurs le consensus autour du vélo.

Et surtout les gens se souviennent que c’est les gens qui ont tourné un peu partout en vélo qui nous ont sauvé, non pas de la débâcle morale mais de la débâcle sociale. Ils ont évité que pendant 6 mois, on ne parle qu’à nos voisins directs ou aux gens de notre quartier. Il y’avait encore de l’essence pour les camions de marchandise, pour les pompiers, les policiers et les soignants mais 6 mois après le début de la crise, le reste de la population fut durement rationnée. 6 mois, c’est le temps qu’il a fallu pour :

C’est finalement assez court quand on songe à ce qu’on a abandonné, à ce que les événements avait désintégré en si peu de temps. Il nous a fallu ces 6 mois pour réaliser que ce qu’on vivait était notre nouvelle réalité, la nouvelle normalité. C’est à ce moment que nous sommes beaucoup à avoir compris dans notre chair, à avoir intériorisé qu’il allait falloir se battre pour changer les choses, qu’il n’y avait pas/plus d’évolution positive « naturelle » et encore moins de « retour ».

Nous allions devoir créer de toute pièce un nouveau monde car cette « nouvelle normalité », comme toute normalité, allait désormais de « soi » et sans notre implication sur-humaine, un monde meilleur était aussi utopique qu’une corne d’abondance.

Avant de poser les courses dans le coffre, je remets en place les vieux journaux qui servent de protection. Les co-propriétaires de la voiture sont bien plus maniaques que moi alors je me plie à leurs standards. Je suis bien conscient que c’est le prix à payer si on veut partager cette voiture encore longtemps.

Mon regard est alors capturé par l’un des gros titres d’un des journaux qui date du 24 Avril 2020 :

Et je me souviens avec amertume de notre conscience immobile d’antan…

Paix et santé,

La suite de la série avec le deuxième article :

Et maintenant ? — Il faut vaincre notre incapacité à faire des choix … (2/4)
Enrayer la pandémie ou bien faire repartir l’économie ? Enrayer le changement climatique ou sauver les emplois dans…apreslabiere.fr

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