En sortant, je prends mon temps, je sais que ça ne sera pas rien de faire les 4 km pour revenir à L’ Etrabiou. Je suis allé faire les courses avec la voiture aujourd’hui pour faire le “lourd” (farine, sucre, pates et essence pour le motoculteur) et du coup, je vais être en circulation alternée, malgré quelques voies dissonantes, c’est toujours la priorité aux deux roues qui priment. Depuis la grande pénurie d’essence de l’hiver 2020/2021 due au conflit entre les pays de l’Opep et les US, le vélo (électrique ou pas) est devenu, dans l’inconscient collectif, le moyen de transport le plus sûr et le plus fiable.
Et puis quand une société tourne pendant 6 mois en partie grâce à la force des cuisseaux des uns et des autres, ça donne un pouvoir de persuasion à ces cuisseaux un peu supérieur. C’est un peu la même chose que les communistes au sortir de la seconde guerre mondiale, tu leur refuses moins de choses quand ils sont armés jusqu’aux dents et qu’ils ont sauvé le pays de la débâcle morale.
De la même manière, on a laissé les pistes cyclables quand les raffineries se sont remises à tourner. Et la lenteur avec laquelle elles tournent désormais renforcent d’ailleurs le consensus autour du vélo.
Et surtout les gens se souviennent que c’est les gens qui ont tourné un peu partout en vélo qui nous ont sauvé, non pas de la débâcle morale mais de la débâcle sociale. Ils ont évité que pendant 6 mois, on ne parle qu’à nos voisins directs ou aux gens de notre quartier. Il y’avait encore de l’essence pour les camions de marchandise, pour les pompiers, les policiers et les soignants mais 6 mois après le début de la crise, le reste de la population fut durement rationnée. 6 mois, c’est le temps qu’il a fallu pour :
C’est finalement assez court quand on songe à ce qu’on a abandonné, à ce que les événements avait désintégré en si peu de temps. Il nous a fallu ces 6 mois pour réaliser que ce qu’on vivait était notre nouvelle réalité, la nouvelle normalité. C’est à ce moment que nous sommes beaucoup à avoir compris dans notre chair, à avoir intériorisé qu’il allait falloir se battre pour changer les choses, qu’il n’y avait pas/plus d’évolution positive « naturelle » et encore moins de « retour ».
Nous allions devoir créer de toute pièce un nouveau monde car cette « nouvelle normalité », comme toute normalité, allait désormais de « soi » et sans notre implication sur-humaine, un monde meilleur était aussi utopique qu’une corne d’abondance.
Avant de poser les courses dans le coffre, je remets en place les vieux journaux qui servent de protection. Les co-propriétaires de la voiture sont bien plus maniaques que moi alors je me plie à leurs standards. Je suis bien conscient que c’est le prix à payer si on veut partager cette voiture encore longtemps.
Mon regard est alors capturé par l’un des gros titres d’un des journaux qui date du 24 Avril 2020 :