Et maintenant ? — Il faut vaincre notre incapacité à faire des choix … (2/4)

Pour ceux qui n’ont pas le temps de lire, vous pouvez écouter l’article ici (lien externe) et pour ceux qui débarquent, cet article est le second de la série “Et maintenant ?” qui commence (lien externe).

Enrayer la pandémie ou bien faire repartir l’économie ?

Enrayer le changement climatique ou sauver les emplois dans l’automobile et dans l’aéronautique ?

Faire le grand saut, renverser le système et risquer de “tout” perdre ? Ou bien garder un semblant de stabilité et essayer de changer les choses “petit à petit” ?

#EncoreUneMinuteMrLeBourreau [1]

Amortir la baisse de notre approvisionnement en pétrole tout en décarbonant notre mix énergétique afin de limiter les effets du changement climatique ou bien se tourner vers le charbon et maintenir la croissance ?

Décarboner bien sûr ? Ok mais doit-on maintenir une dépendance à l’énergie nucléaire avec toutes les conséquences potentielles de cette dernière ? Ou bien baisser radicalement notre confort de vie, changer drastiquement (autoritairement ?) nos modes de vie avec un mix 100% renouvelable ?

Une agriculture aux pesticides pour nourrir “efficacement” la population mondiale ? Non !

Alors des OGMs qui permettraient de limiter l’usage de ces derniers ? Non !

Alors des robots pour désherber mécaniquement ? Non !

Alors une agriculture transformée en permaculture / agro-écologie décarbonée pour tous ? Ouiiiii !

Ok mais alors soyons conscients qu’il s’agira également d’une agriculture PAR tous (très significativement plus que maintenant en tous les cas). Qui ? Vous ?

Notre société est de plus en plus confrontée à de tels choix, ils semblent de plus en plus difficiles et nous avons tendance à toujours faire le même : celui de ne rien faire.

Ce faisant nous oublions que lorsque nous sommes face à un choix, “ne pas choisir” est un choix et c’est souvent le pire.

Pourquoi alors avons nous aujourd’hui tant de mal à faire ces choix ? Pourquoi nous nous échinons avec tant de constance à toujours choisir le pire ?

I) Pour faire des choix sociétaux, il faut un objectif !

Cet objectif, il a deux fonctions :

L’objectif qui nous a servi pendant les derniers siècles, c’est l’objectif qu’on a plaqué sur la philosophie des Lumières. Même si comme d’habitude, les choses sont loin d’être aussi simples, on peut estimer qu’ “aux yeux des philosophes des Lumières, ce but était la liberté individuelle, par et pour une œuvre collective” [2]. C’est cet objectif qu’on appela le “progrès”.

Ce fut tout à la fois : notre objectif et notre moteur. La société avait confiance dans le fait que le progrès philosophique amènerait un progrès social qui à son tour déboucherait sur un progrès politique dont l’époque actuelle devrait être l’ “expression la plus aboutie”. L’histoire avait une direction, celle du progrès qui donnait un sens à l’aventure humaine.

Si vous voulez en savoir plus sur cette notion de progrès, je vous recommande l’article Wikipedia qui y’est consacré [4] et qui ne manque pas de contenu (70ème au classement des articles Wikipedia les plus longs [5], une grosse vingtaine de places derrière l’article qui présente les personnages de la série Walking dead, les conclusions que vous tirez de ce fait vous appartiennent).

Il est important de retenir que c’est au nom de cette croyance dans un progrès, de cette certitude que la vie demain serait meilleure pour nous ou bien au moins pour nos enfants, que nos ancêtres ont accepté de sacrifier, parfois énormément, de leur présent.

II) Au cours des dernières décennies, il semble que la boussole que nous appelions progrès s’est un peu rouillée

Quand on pense à la notion de “progrès” en 2020, on peut facilement être pris de vertiges …

Ce n’est rien de dire que “cette idée semble avoir perdu l’essentiel de sa force d’attraction” [2]. Si on se cantonne à notre vision “classique” du progrès, il est hélas difficile d’en observer des traces concrètes et “soutenables” autour de nous.

Les enjeux se multiplient bien plus vite qu’ils ne sont résolus. Nos modes de vie et notre confort ne sont pas “exportables”, que ça soit à nos enfants ou aux autres parties du globe, la géo-politique se tend, la situation climatique ressemble de plus en plus à une guillotine civilisationnelle, les inégalités croissent, la contrainte énergétique n’a pas vocation à s’envoler …

Autrement dit, le progrès à l’ancienne, ça sent le sapin ….

Une des illustrations les plus “fines” de la disparition de ce moteur que fut le “progrès” est sa disparition pure et simple des discours politiques. Le philosophe Etienne Klein relève ce subreptice kidnapping à longueur de conférences (ou de livres). Il y souligne notamment que cet enlèvement s’est fait au profit d’un autre terme qui n’a rien à voir ou si peu : le terme d’ “innovation” qu’on entend à toutes les sauces depuis des années.

On parle ainsi d’innovation “technique”, “managériale”, “radicale” ou bien “de rupture” sans oublier la gentille, celle de gauche, la fameuse innovation “sociale”.

Mais derrière un nouveau terme, il y’a surtout le sabordage de l’ancien et surtout de la vision du monde qu’il sous-tendait :

Quel futur désirable nous donne envie de sacrifier un peu, voire beaucoup de notre présent ?

L’aiguille aimantée de la boussole du progrès tel que nous le comprenons nous fait peut-être encore vibrer, seulement nous y croyons de moins en moins.

Pour accepter de sacrifier des choses auxquelles on tient, il faut au moins croire en des perspectives que ces sacrifices ouvriraient.

Ceux qui croient encore sincèrement que le “progrès” améliorera la “condition humaine” sont de moins en moins nombreux et ce pour deux raisons qui deviennent chaque jour plus évidentes :

Raison 1 : le progrès libéral tel que nous le pratiquons ne semble vraiment pas nous amener là où nous voulions aller.

Il est de plus en plus évident que la vision que nous nous faisons du progrès est à la fois floue et naïve. Les événements de notre époque nous sortent de notre torpeur et nous hurlent chaque jour que :

On pensait que la modernité et l’amélioration du confort moyen ne pouvaient faire qu’ “apporter”. Nous étions convaincus que ces évolutions allaient uniquement nous rendre plus intelligents, plus épanouis et plus satisfaits de notre “condition humaine” ?

Que nenni, une grosse partie de l’occident est sous perfusion d’écrans et de pizzas et elle ne semble pas avoir atteint des sommités de bonheur pour autant …. C’est ce qu’Etienne Klein appelle une “allotélie”, c’est à dire une situation dans laquelle l’objectif atteint est différent de celui qui était visé. De la même manière, si on avait dit aux philosophes des Lumières qui rédigèrent la première encyclopédie que nous aurions un jour “Wikipedia”, ils en auraient conclu que leur objectif était plus qu’atteint. C’était sans compter sur TPMP & Cie.

Notre société a rempli de nombreux objectifs tout en négligeant quelque chose d’absolument essentiel :

Il nous faut donner plus de sens à nos vies car il s’agit de la seule chose qui, une fois les besoins essentiels satisfaits, rende notre existence plus “supportable”.

En oubliant ça, nous nous sommes condamnés à une course, sans fin, effrénée et insoutenable : la course à plus de confort, plus de confort, plus de confort.

Et c’est justement la seconde raison qui explique notre défiance du “progrès” tel que nous le “produisons” actuellement.

Raison 2 : le progrès tel que nous le produisons, nous paraît de moins en moins “soutenable”. Il est sans fin et consomme toujours plus d’énergie et de ressources, elles finies.

Sans un miracle technique permanent, nous permettant d’assouvir nos envies sociétales cornucopiennes (c’est-à-dire, dérivées du mythe de la corne d’abondance), notre vision du progrès va forcément, à un moment ou à un autre (c’est-à-dire à peu près … NOW!) toucher le mur de notre capacité actuelle à extraire de l’énergie de notre environnement.

Le chemin du progrès que nous avons choisi nous a amené au bord d’un précipice qui peut mettre fin à la randonnée que constitue l’ “aventure humaine” si chère à Edgar Morin [7].

III) Le renouvellement du progrès ne s’est pas fait

Quand on aborde ces sujets, il y a toujours quelqu’un pour dire :

Oui …. mais non … du moins pas encore…

Malgré nos discours et nos envies, il y a peu de traces évidentes d’une nouvelle forme de progrès pour lequel une part significative de la population occidentale serait prête à sacrifier un peu de son présent. Or une boussole qui pointe vers un précipice qui rebute quasiment tout le monde n’est pas plus utile qu’un masque qu’on enlève à la moindre occasion :

Nous avons du mal à construire cette version alternative du progrès qui donnerait envie à assez de gens de sacrifier un peu de leur présent. Le progrès mute moins vite que le covid…

Pourtant, il suffirait peut-être de maintenir l’ “objectif” du progrès “améliorer la condition humaine” et le décliner à la sauce 2020, c’est pas mal non ?

Encore une fois : Oui mais …

Cette amélioration peut prendre en 2020 des formes différentes : lutte contre toutes les formes de dominations, lutte pour une certaine stabilité dans un monde de plus en plus instable, lutte pour que les besoins essentiels de tous soient satisfaits, lutte pour que le niveau de confort continue de s’améliorer dans les pays développés et encore plus vite dans les pays pauvres, lutte contre le changement climatique, lutte pour la cessation de la souffrance de tous les êtres sentients.

Ce sont des luttes qu’on aimerait “complémentaires” mais qui, à l’image de la liste à la Prévert des objectifs de développement durable de l’ONU, sont physiquement incompatibles (au niveau technique actuel); et ce sans même évoquer les incompatibilités politiques et philosophiques.

De ce que nous savons, il est techniquement impossible d’allier la croissance économique à la lutte contre le changement climatique en passant par une énergie à un coût abordable …

Nous sommes paralysés.

Nous ne savons plus choisir …

Et faute de savoir choisir, nous ne pouvons rien faire d’autre que de maintenir un “statu quo” tous les jours plus précaires grâce à des innovations de moins en moins à la hauteur.

IV) L‘époque qui vient risque de nous apprendre à choisir de gré ou de force

Pour que l’humanité “tranche” sur ce que devrait être sa nouvelle vision du progrès, il faut qu’une partie suffisante d’entre nous croit à un avenir au nom duquel elle se sent prête à sacrifier un peu de son bonheur présent et pour ça il nous manque 2 choses que la situation actuelle peut nous apporter :

1.La sensation que notre propre vie dépend de notre capacité à bouleverser la société. Nous avons encore la sensation que nous avons trop à perdre à prendre des risques à essayer de chambouler ces rapports de force qui nous contraignent à ces statu quo suicidaire. Or je pense que la crise qui nous foudroie actuellement, si elle ne signifie pas tout simplement notre perte et notre effondrement, va nous faire suffisamment peur pour que cette sensation d’ “avoir quelque chose à perdre” disparaisse. Nous avons TOUT à perdre à ne pas changer radicalement la société actuelle et c’est l’idée que je développe dans le troisième article de la série :

Et maintenant ? — L’adaptation qui vient (3/4)
Pour ceux qui n’ont pas le temps de lire, vous pouvez écouter l’article ici et pour ceux qui débarquent, cet article…apreslabiere.fr

2. Les différents avenirs souhaitables qui devraient pouvoir nous permettre de sacrifier de notre présent sont encore au stade embryonnaire. Ils ne sont pas encore assez matures pour que nous puissions dire qu’il existe des récits fédérateurs qui se dégagent de telles ou telles branches de réflexion. La crise que nous traversons, le confinement, les peurs que nous vivons nous ramènent à une appréhension plus charnelle, moins théorique de ce qui est vraiment essentiel. Et je pense que c’est “armé de ces essentiels charnels là” que nous devons écrire ce que nous voulons que le progrès de demain soit. C’est l’idée que je développerai dans le quatrième et dernier article de la série.

Si vous voulez recevoir toute la série une fois terminée :

Paix et santé,

Si tu as aimé cet article: Partage-le et surtout fais d’internet ce fameux lieu de débats en le commentant aussi ardemment que “bienveillamment” :)

Les 4 meilleures manières de suivre, t’investir et de soutenir ApresLaBiere:

2. Applaudir (en cliquant sur les petites mains) et commenter ici, directement sur ApresLaBiere.fr :)

3. Liker et suivre ApresLaBiere sur facebook, en suivant le tutoriel de Mr Mondialisation:

Comment continuer à suivre Mr Mondialisation sur Facebook en une minute !
S’il vous plaît, prenez une minute de votre temps pour lire ceci. Chercherait-on à décapiter les médias des réseaux…mrmondialisation.org

4. Partager cet article et ce blog sur les réseaux sociaux ou bien directement à tes contacts que ça pourrait intéresser

Sources / Liens / Pour aller plus loin de l’article :

[1] — Comtesse du Barry (lien externe) à qui on attribue la maternité de la formule
[2] — “L’avenir du progrès (lien externe)” par Dominique Lecourt
[3] —Article très approfondi de Nonfiction.fr (lien externe) : “Et les Lumières furent : l’idée de progrès dans la France du XVIIIème siècle (lien externe)
[4] — Le 70ème article le plus long du wikipedia francophone, l’article sur le “progrès (lien externe)
[5] —La liste des 500 articles les plus longs (lien externe) du wikipedia francophone
[6] — Intervention d’Etienne Klein (lien externe) à la convention APM
[7] — Edgar Morin se régale toujours sur Twitter (lien externe)