Pour ceux qui n’ont pas le temps de lire, vous pouvez regarder le pendantLaBiere #10 (lien externe) où j’explique en live cet article ou bien l’écouter (lien externe).
I) Pourquoi cette notion de “Post-vérité” est-elle si importante ?
Commençons par le commencement, la post-vérité fait référence à
“des circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d’influence pour modeler l’opinion publique que les appels à l’émotion et aux opinions personnelles” ¹
Quand on lit ça, on se dit que la “post-vérité” c’est tout simplement le nouveau nom remasterisé de la propagande.
Et puis quand on écoute Trump dire qu’il a fait plus pour les communautés noires aux US que n’importe quel autre président, on se dit que ça a beau ne pas être nouveau à l’échelle de l’histoire humaine, ça cloche quand même un chouïa :
“Je pense donc avoir fait plus pour la communauté noire que tout autre président, et laissons tomber Abraham Lincoln, car il a fait du bien, même si c’est toujours discutable” (Trump)
Sous-entendu, il a également fait plus qu’Abraham Lincoln. N’étant pas un féru d’histoire américaine, j’ai attendu la remarque de la journaliste (elle-même noire, dans ce cas ci, c’est une info importante car on comprend la scène différemment en sachant ça) pour me rendre compte qu’il suggérait que son action envers la communauté noire était “meilleure” que celle du type qui avait tout simplement aboli l’esclavage :
“Oui bon, nous sommes libres, Monsieur le Président. Il s’est plutôt bien débrouillé.” (La journaliste)
On pourrait penser qu’on nage en plein délire et que cette déclaration constitue un épiphénomène mais on est en 2020 et comme on sort parfois de notre bunker, on sait que ce genre de sorties est hélas en train de devenir monnaie courante. Il semble que le phénomène se soit accéléré ces dernières années jusqu’à un point où nous sommes aujourd’hui plongés sans tuba dans une mer où les bulles de “faits objectifs” se font de plus en plus rares.
J’ai besoin d’écrire une série d’articles sur cette fameuse “ère de la post-vérité”.
J’ai besoin d’en parler parce que l’histoire qui est en train de se dérouler sous nos yeux me fait peur et que ma seule solution est d’essayer de comprendre le phénomène.
Lorsque je vois la forme que prend le “fucking monde d’après”, je me demande de plus en plus si Camus n’avait pas 70 ans d’avance lorsqu’il prononça ces mots lors de son fameux discours de 1957 :
“Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse.”
Plus j’y pense et plus j’ai l’impression que notre tâche est encore plus délicate que celle décrite par Camus : il s’agit d’empêcher “sélectivement” que le monde ne se défasse.
On le sait, une partie du monde est condamnée à changer car elle ne peut physiquement pas perdurer.
Mais il s’agit pour nous de ne pas jeter le bébé de la vérité, de la science et d’une capacité à une certaine “objectivité” avec l’eau du bain du monde d’avant.
Je dois l’avouer, quand je vois les débats, quand je lis les discussions, quand j’écoute les arguments donnés (que ce soit sur le fond ou sur la forme) et quand je réalise le nombre de personnes que je juge tout à fait sensées qui tombent dans ce que je pense être des panneaux remplis de mensonges, et bien sincèrement : “je flippe” !
Je suis terrifié parce que derrière ce phénomène, je ne peux m’empêcher d’y voir l’horreur qui pourrait en découler selon la maxime que je cite bien trop souvent à mon goût ces derniers temps :
“Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n’est pas que vous croyez ces mensonges mais que plus personne ne croit plus rien. Un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut se faire une opinion. Il est privé non seulement de sa capacité d’agir mais aussi de sa capacité de penser et de juger. Et avec un tel peuple, vous pouvez faire ce que vous voulez” - Hannah Arendt
Essayer de comprendre la complexité, sans la simplifier ni trop la dénaturer est le seul moyen que je connaisse pour mieux gérer ce désordre du monde que nous générons grâce à notre puissance technique et énergétique sans pareille. Même si je reste persuadé qu’un phénomène mieux compris peut être mieux combattu, j’avoue être de plus en plus perdu quant à la bonne manière de militer.
Et peut-être suis-je moi aussi dans un système de croyances qui me rassure et dans lequel je m’enferme ? Sûrement …
La seule chose qu’un individu puisse faire, c’est de tenter de (se) comprendre et mettre sur la table la description de la réalité qu’il trouve la plus juste. Si cette vision est effectivement plus “juste”, plus “cohérente” et plus “prédictive” de l’avenir, alors elle permettra aux individus qui l’adoptent de mieux comprendre ce qu’il se passe dans un monde immensément mouvant. Armés de cette vision et de cette compréhension, ces derniers deviendront peut-être capables de mieux préserver leurs intérêts ? Alors peut-être qu’au travers du succès des gens qui la porte, cette vision-là se diffusera plus que d’autres et participera à gagner une bataille des idées qui nous dépasse forcément tous ?
C’est pour toutes ces raisons que j’écris cette série d’articles où j’essaie de clarifier le peu de compréhension que je suis parvenu à constituer autour de cette notion de vérité.
II) La post-vérité, concrètement c’est quoi ?
L’exemple le plus criant de cette ère de la post-vérité (et celui qui en marque si ce n’est le début, au moins une nouvelle phase) est sans doute celui de l’investiture de Donald Trump en 2016. L’administration Trump, pour couvrir un mensonge enfantin et égotique de ce dernier quant au nombre de personnes présentes à son investiture inventa la formule légendaire “alternative facts” : jamais dans l’histoire, il n’y avait eu autant de monde à l’investiture d’un président des USA.
Le mensonge venait de perdre sous nos yeux un peu de son sacré, il se transformait en simples “faits alternatifs”.
Droits réservés : fait alternatif : il y a plus de monde sur la photo de droite
Un mensonge aussi cru, aussi radical et aussi évident semblait impossible 2 secondes auparavant et il venait de le devenir en un instant et je pense hélas, pour longtemps. Il était effectivement possible que “dans certaines circonstances les faits objectifs aient moins d’influence pour modeler l’opinion publique que les appels à l’émotion et aux opinions personnelles”
Les émotions positives d’appartenance, de joie et de ferveur suscitées chez tous les supporters de Trump étaient jugées plus importantes par Trump pour influencer l’opinion à son avantage que toutes les conséquences négatives de son mensonge. Il ne s’agit probablement pas d’un calcul précis et conscientisée. C’est un fonctionnement instinctif peut-être développé au travers d’un usage de Twitter débridé, où le rythme des mensonges est tel depuis le début de la présidence que le New York times lui-même a cessé l’inventaire ²
… Pourquoi continuer à les dénoncer quand ils deviennent l’usage ?
Droits réservés : On peut voir qu’au début de sa présidence, Trump a mis le Ola sur twitter puis … #roueLibre ³
Alors bien sûr, en France lorsque nous observâmes ce phénomène aux Etats-Unis, nous fûmes prompts à nous gausser et à penser que “jamais, un tel phénomène ne pourrait arriver chez nous”, que “jamais nous ne laisserions élire une pareille personne à la tête de notre pays”. Après 4 ans, et suite aux développements du débat actuel, force est de constater que :
L’ère de la post-vérité, ça n’arrive pas qu’aux autres.
Le phénomène est bien plus large que le compte Twitter de Donald Trump et il risque de structurer le débat sociétal des prochaines années ainsi que la société qui pourra en émerger.
Cette post-vérité se décline en plusieurs “parfums” qu’il faut parvenir à distinguer tout en ayant conscience de ce qui les unit : dans la post-vérité, c’est la description des faits qui est au service de notre vision du monde et non notre vision du monde qui est façonnée par les faits. C’est ce qu’illustre très bien Tim Urban avec l’analogie de l’ “avocat” qui choisit d’articuler les faits au service de la thèse qu’il défend : la culpabilité ou l’innocence d’une personne. Si vous voulez en savoir plus, je ne peux que vous recommander de lire l’incroyable article : the thinking ladder (et si vous avez 4 semaines, vous pouvez lire toute la série The Story Of Us)⁴
III) La carte des parfums
Voici une liste (non exhaustive) des parfums de la post-vérité que mon palais discerne, dans le sens décroissant de l’importance de l’ingrédient “faits objectifs” :
Parfum “simplification à outrance” / “Manichéisme”
Le langage en soit est une simplification. Pour certains chaque phrase est déjà une simplification outrancière de la réalité qui sera toujours plus complexe que ce que nous ne serons jamais capables de dire. On peut dire qu’il existe différents types de discours entre :
On sent bien que dans la société actuelle, il serait ridicule d’agiter le spectre d’un langage inaudible parce que trop complexe. Personne ne redoute de passer à côté des nuances d’un Pascal Praud. Adeptes de la punchline percutante, nous nous laissons souvent aller à de bons mots qui ont, selon moi, pour conséquences de peindre un monde où il y’aurait d’un côté les gentils intelligents (nous) et les méchants (tous les autres).
Sur ça, je pense que la formule du prix Nobel de Chimie de 2017 Jacques Dubochet résume assez bien un manichéisme sur lequel j’ai l’impression de trébucher de plus en plus souvent :
“La gauche, c’est l’intelligence, et la droite, c’est l’égoïsme.” ⁵
C’est certain qu’avec une description aussi fine de la réalité, qui fait passer une bonne partie de la population pour des débiles égocentriques alors qu’ils leur suffiraient d’être d’intelligents altruistes, on est pas à l’abri d’avancer et d’amener la paix dans le ménage mondial …
Parfum “On s’arrange avec les mots”
Parfum plus délicat mais extrêmement puissant pour ceux qui en maîtrisent la recette. Il s’agit de la novlangue politique dénoncée notamment par Franck Lepage ⁶. Concrètement, personne ne peut dire que vous avez menti mais vous tournez les mots et vous euphémisez les tournures jusqu’à ce que vos mensonges soit broyés et invisibilisés dans une soupe insipide qui ne laisse aucune prise à vos contradicteurs. Un exemple qui va surement devenir légendaire, c’est Macron sur la pénurie de masque :
Impossible d’affirmer qu’il a menti. Dans un certain sens (le sien), il est inexact de dire qu’il y a eu “pénurie de masque”. Pour pouvoir démontrer qu’il ment, il va falloir redéfinir tous les termes un à un. Comme le prévoit la loi de Brandolini ⁷, il va falloir pour réfuter ce baratin présidentiel une quantité d’énergie d’un ordre de grandeur supérieur à l’énergie nécessaire à la créer.
Même si on déteste le sport, il faut reconnaître que la manœuvre tient du génie.
Parfum “prévisions à l’emporte pièce”
C’est un parfum encore plus délicat que le précédent. Il s’agit des prévisions :
Lorsque plus tard, la réalité mettra en charpies les prévisions, cela n’aura aucune espèce d’importance. Cela semble un poil contre-intuitif mais dans l’ère de la post-vérité, des prédictions régulièrement et largement à côté de leurs pompes n’auront quasi aucun effet sur la crédibilité de celui qui les a énoncées.
Les experts financiers ayant vu arriver en 2010 la crise de 2008 seront en toute logique invités en 2010 pour commenter le moindre soubresaut de la bourse.
S’ils veulent faire des prédictions sur la future politique écologique, leur parole d’évangile sera reçue comme telle. C’est Open bar, tant qu’à être sur le plateau, on va pas se priver.
Surement par manque de temps ils ne prendront pas la peine de reconnaître une erreur antérieure. De toute manière, la vérité et les faits ne semblaient pas constituer le fond de la discussion.
C’est surement le type de post-vérité qu’on voit le plus dans les grands médias, où les prévisions des éditorialistes se succèdent et tombent assez souvent à côté. Et finalement, on se dit que c’est le contraire qui serait étrange. Comment pourrait t-il en être autrement lorsqu’on demande à une vision du monde qui a généré des problèmes de les analyser ? De la même manière, il est vain de demander à 26 économistes “classiques” de se pencher sur la meilleure manière de gérer nos économies dans les décennies à venir :
“Est-ce bien sérieux de demander à des gens qui, pour l’essentiel, ignorent tout des limites physiques de ce monde (ce qui concerne à la fois le climat, la démographie, et les inégalités, qui seront à limiter en économie en contraction), de réfléchir à la manière de gérer précisément ces limites ?” — Jancovici ⁸
C’est ce parfum qu’ont pour moi les pronostics des économistes classiques, de Christophe Barbier, de BHL ou même d’un des leaders d’extinction rébellion. Qu’il s’agisse des entrées/sorties du gouvernement français, de l’issu du vote du Brexit ou bien des conséquences sur les populations humaines de tous les effets du changement climatique, cette tendance à “affirmer” sans indiquer le taux de “crédence” qu’on attribue à ces affirmations (c’est à dire le degré de certitudes que l’on a vis-à-vis de ce qu’on est en train de dire) est terriblement néfaste.
Il est évident que ce n’est pas pareil de dire qu’il y a 50% de chance que des milliards d’humains meurent dans les 30 ans à venir du à toutes les conséquences du changement climatique que de dire qu’il est absolument certain que cela arrive.⁹
C’est notamment dans ce parfum que Raoult excelle. Nombre des prévisions dont il abreuve sa chaîne youtube depuis quelques mois sont tombées largement à côté de leur trottinettes ¹⁰ et pourtant ses erreurs manifestes n’ont en rien entamé sa crédibilité dans la partie de la population acquise à sa cause.
Parfum “full bullshit” :
C’est le parfum le plus goûtu, un peu comme une dragée surprise de “Berthie Crochue” au vomi (si t’as pas lu Harry Potter ¹¹). Il s’agit du mensonge à l’ancienne, brut de décoffrage. On aime ou on n’aime pas, mais on le sent toujours passer à la déglutition. Dans cette catégorie, on a bien entendu les fameux “alternative facts” de la cérémonie d’investiture de Trump mais on a, plus proche de nous, les “violences policières” qui n’existent pas selon Castaner dont le portable doit être exempt de lecteurs vidéos :
Dans cette catégorie, on peut également mentionner les armes de destruction massive inventées et invoquées par Colin powell et ses services en 2003 ¹² pour convaincre la communauté internationale de la justesse de l’invasion américaine en Irak.
Mais le pouvoir n’est pas le seul à faire usage de ce parfum, les complotistes en sont également friands, c’est ainsi que Bill Gates veut tuer la moitié de la planète grâce à ses vaccins, que la 5G nous a inoculé le coronavirus et que les masques chirurgicaux sont le facteur principal dans les morts subites du nourrisson…¹³
J’espère que vous aimez, il est de plus en plus populaire …
Parfum “au-dessus du ciel, il y a Pluton”
C’est un parfum un peu spécial que je vois poindre et dont je ne sais pas encore trop quoi penser tellement il est étrange, tellement il est “absolu”. C’est le parfum où on se contrefout tellement de la véracité de la phrase prononcée qu’elle n’est même plus un enjeu. Le seul exemple de ce parfum qui me vienne à l’esprit a été développé par Trump qui décidément tue le game de la post-vérité :

Sincèrement, qui va dépenser de l’énergie pour savoir si oui ou non Trump a pris de l’HCQ ? Personne ! Ca n’a AUCUNE espèce d’importance, on est dans ce cas là au-delà du mensonge. Je ne sais pas exactement quoi en penser si ce n’est que j’ai peur que ça soit une des premières fois où des déclarations s’opposent et où leur véracité et leur objectivité ne montent même pas sur le ring.
Conclusion
Voici quelques parfums dans lesquels se décline la désintégration de notre capacité à nous accorder sur une partie de la réalité. Je pense qu’ils sont tous liés et tirent une partie de leur succès actuels de mécanismes qui n’ont rien de nouveau et c’est de ça dont je vais essayer de parler dans le prochain article :
Post-vérité, croire en des “histoires”, ce n’est ni nouveau, ni inutile (2/5)
Pourquoi cette tendance à “croire” en des récits “irrationnels” est aussi répandue dans l’espèce humaine ? Pourquoi…apreslabiere.fr
Paix et santé,
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SOURCES / LIENS / POUR ALLER PLUS LOIN :
¹ Article wikipedia sur l’ère de la post-vérité (lien externe)
² Inventaire de tous les tweets mensongers (lien externe) de Trump par le New-York Times, bizarrement, ils ont rendu les armes au bout d’à peine 1 an…
³ Article wikipedia passionnant de Trump sur les médias sociaux (lien externe)
⁴ Article “The thinking Ladder (lien externe)”, chapitre 7 de la sérite “The story of Us (lien externe)”
⁵ Interview intéressante (lien externe) du Pr Dubochet malgré les phrases manichéennes
⁶ Cure de désintox contre la langue de bois (lien externe) de Franck Lepage
⁷ La loi de Brandolini (lien externe) et ma chronique (lien externe) sur Arrêt sur Images sur le sujet
⁸ Petit commentaire acerbe (lien externe) de Jancovici sur la prise de conseil économiques d’Emmanuel Macron
⁹ Quelques prédictions sympathiques (lien externe)
¹⁰ Quelques petites prédictions du Pr Raoult (lien externe)
¹¹ Un peu de culture sorcière (lien externe) que diable
¹² Article sur les fameuses armes de destruction massive en Irak (lien externe), tellement fameuses qu’on cherche toujours
¹³ Quelques théories du complot sympathiques, triées sur le volet