Post-vérité, la science est-elle encore dans le “vrai” ? (3/5)

Pour ceux qui n’ont pas le temps de lire, vous pouvez regarder le pendantLaBiere #12 (lien externe) où j’explique en live cet article

On l’a vu dans l’article précédent : c’est la capacité de créer et de croire des histoires qui expliquent en partie notre “puissance” actuelle.

Post-vérité, croire en des “histoires”, ce n’est ni nouveau, ni inutile (2/5)
Pourquoi cette tendance à “croire” en des récits “irrationnels” est aussi répandue dans l’espèce humaine ? Pourquoi…apreslabiere.fr

Comment se fait il qu’en 2020, ce qui fut hier un atout de poids soit à ce point, en train de devenir notre talon d’Achille ?

Dans l’histoire des idées, l’humanité a découvert il y a quelques siècles une méthode qui nous a permis de mettre un peu de raison et d’objectivité dans les histoires que nous nous racontions. Cette nouvelle démarche de connaissance, qu’on peut nommer “méthode scientifique” ou bien plus généralement encore “méthode logique”, nous permettait de faire avancer notre compréhension du monde à une vitesse jusqu’alors inégalée.

C’est grâce à ces bonds de compréhension que nous avons augmenté notre capacité de prédiction. A l’aide de la science et de sa capacité prédictive incroyable, nous pouvions désormais anticiper, construire et orienter nos actions pour bâtir un meilleur avenir. La méthode scientifique est devenue au cours des derniers siècles un rempart collectif contre nous-mêmes et contre notre propre tendance humaine à l’irrationalité et aux fictions.

Aujourd’hui, ce rempart a, selon moi, 3 brèches béantes en son sein. Il est en train de s’écrouler pour trois raisons principales. C’est l’objet de cet article.

Raison 1 : Les outils de la critique de la science

Ils ont été conçus notamment par des philosophes comme Bruno Latour et ont été récupérés par tout le monde pour tout remettre en question. Ces outils et ces arguments, créés et pensés à la base pour remettre en question l’absolue objectivité de la science, sont aujourd’hui utilisés pour remettre en question sa légitimité à dire quoi que ce soit.

Les acteurs de cette “Science war” étaient bien intentionnés. Ils respectaient la science et voulaient simplement montrer qu’elle n’était pas aussi objective qu’elle le prétendait, que l’ “objectivité absolue” ne pouvait pas exister. Ils l’ont expliqué et montré avec raison et succès.

Seulement les mêmes outils, inventés pour ravaler la façade de la science, sont désormais utilisés pour abattre ses piliers un à un.

A force de dire qu’une théorie scientifique s’inscrit toujours dans une vision du monde et est invariablement relative à un point de vue (épistémologie), on est parvenus à laisser croire que la méthode scientifique débouche sur des théories qui ne sont rien de plus que des opinions. Bruno Latour lui-même se demande si la remise en question de l’objectivité de la science dont il est l’un des principaux acteur n’est pas aller un poil trop loin dans son papier de 2004 : “Why has critique run out of steam ?”

#UnintendedConsequences

Raison 2 : La contrainte énergétique enlève à la science son plus grand pouvoir de persuasion : le confort

On aime à penser que le succès de la science moderne viendrait du fait qu’elle est une démarche de connaissance efficace. Elle serait même la démarche de connaissance la “plus efficace” pour les domaines qui tombent dans son escarcelle, comme le répète à l’envi le philosophe et scientifique Etienne Klein :

Mais est ce vraiment cette idée qui explique la popularité de la science ? N’est ce pas tout simplement parce que la science a permis à un grand nombre d’entre nous d’avoir des lave-linges³ ? Des voitures? Des télés? Des smartphones?

Comme le dit Harari :

Mais en disant cela, il oublie de dire que ce qui à l’échelle de l’humanité nous a vraiment donné du pouvoir, ça n’est pas la science seule. Ce qui a procuré à Homo Sapiens un pouvoir quasi-divin, ce fut la science associée à la capacité à extraire de l’énergie (notamment fossile) de notre environnement.

Il est intéressant de constater qu’il semble y avoir eu dans l’histoire humaine une boucle de rétroaction positive entre le progrès de la connaissance scientifique et la capacité humaine à extraire de l’énergie de son environnement.

Quand on prend cette perspective énergétique historique, on peut se poser la question de la pertinence de briser le cercle (vertueux ou vicieux, c’est selon chacun finalement) en ne misant pas davantage sur l’augmentation de cette capacité. Celle-ci pourrait notamment passer par la filière nucléaire : nouvelles générations de réacteurs à fission nucléaire et les projets comme ITER (réacteur à fusion nucléaire).

Ceci mis à part, il est important de réaliser que :

Quand la science permet la construction d’un ordinateur, l’énergie permet la production et la consommation de milliards d’ordinateurs.

De la même manière, n’a t-on pas confondu la popularité de la “science” seule en tant que démarche de connaissance à la popularité du couple “science / énergie” ? Plus précisément, nous devrions parler du couple “technologie/énergie” mais depuis le XIXème siècle technologie et capacité humaine à extraire de l’énergie sont intimement liées aux progrès scientifiques donc ces notions sont intimement liées et confondues dans l’esprit collectif.

Par conséquent, est ce que le pouvoir de la science ne commence pas à se réduire comme peau de chagrin maintenant que la contrainte énergétique se fait sentir ?

N’est on pas en train, sous la pression de la contrainte énergétique actuelle, de jeter le bébé de la science avec l’eau du bain de la technologie ?

Est ce qu’une science détectant un trou noir super massif aux confins de l’univers tout en laissant crever de faim la moitié de l’humanité connaîtra le succès populaire ?

J’en doute et je pense que je ne suis pas le seul… Lorsque la science ne parviendra plus à convaincre la plupart des humains qu’elle leur rend la vie concrètement meilleure, elle risque de perdre crédibilité et pouvoir.

C’est, hélas, ce qui est peut-être en train de se passer. C’est d’ailleurs à mon avis ce qui s’est déjà passé.

Exemple : Science et climat

Que dit par exemple la science au travers du GIEC depuis des dizaines d’années à propos du changement climatique ?

Tout d’abord, elle fait des constats et des prédictions qui ne font rêver personne :

Et ensuite elle a, pour résoudre la situation qu’elle décrit, des recommandations qui ont autant la gueule de “solutions” que Macron celle d’un type modeste :

Finalement, quand on écoute et comprend ce que disent les scientifiques, on se dit que résoudre le changement climatique en 2020, c’est comme une tribu de gaulois qui se met en tête d’aller sur la Lune. En soit, c’est “faisable”, seulement…

Du coup, instinctivement on a envie de lui dire quoi à la science ?

Dans un tel contexte, que pensez-vous du pouvoir de conviction d’un géochimiste, ancien ministre de l’éducation nationale et de la recherche, qui à l’encontre de toute la communauté scientifique, défend les thèses suivantes ⁷ :

Proposition 1 : La situation climatique n’est pas aussi grave ou “apocalyptique” que ce que le GIEC dit. Confort de la continuité et de la simplicité

Proposition 2 : La responsabilité est portée par les hasards naturels terrestres. Le phénomène, (s’il y a phénomène, voire proposition 1) est non pas dû à l’activité humaine mais à des forces géologiques dont nous ne sommes en rien responsables. Le monde reste tel que nous le pensons et tel que nous le désirons : un éco-système dont le dérèglement n’est pas causé par une humanité innocente. Confort du biais de confirmation

Proposition 3 : Une solution existe et on la connait bien, elle nous a “toujours” sauvé : le scientisme. Allègre fait partie des gens qui ont une foi indéfectible dans la capacité humaine à utiliser la science pour résoudre tous les problèmes.

En gros quand la science dit :

Allègre dit en substance :

Et bien forcément, face à une science impuissante à nous apporter ce que nous considérerions comme étant des solutions aux drames qu’elle nous promet, une partie importante d’entre nous a tellement eu envie de croire Claude Allègre qu’elle a fini par le faire.

Et n’est ce pas tout à fait logique ? N’est il pas normal qu’une partie de la population soit séduite par ces thèses ? La posture et le discours d’Allègre (et d’autres) répondent à des besoins que nous avons tous et auxquels la science dans ce cas-ci ne répond pas :

La proposition 1 répond à notre besoin de “continuité”. Le monde est tellement plus rassurant quand il est continu et que nous n’avons pas à “changer”. Que ces changements concernent nos modes de vie ou nos croyances importent peu, nous n’aimons pas le changement.

La proposition 2 peut répondre à notre besoin de ne pas être coupable de l’apocalypse. Il est plus aisé d’intégrer des informations qui vont dans le sens de notre “innocence”. Il est extrêmement coûteux en énergie (pour tout le monde) de reconnaître ses torts et de sincèrement se remettre en question.

La proposition 3 enfin répond à notre besoin animal et quasi-enfantin d’être rassuré : concrètement, il y a une solution, on va survivre. C’est sans compter que dans tous les scénarios, on meurt à la fin (individuellement ET collectivement).

Je pense que le succès d’une thèse, qui en terme scientifique peut s’avérer être une véritable farce comme celle d’Allègre, peut s’expliquer par le fait qu’elle répond à des besoins auxquels la science ne peut pas répondre. Dans ce cas précis, ce sont les 3 besoins (de continuité, d’innocence et d’être rassuré) dont nous venons de parler. Dans d’autres cas, ça pourra être d’autres besoins.

(N’hésitez pas à essayer de faire l’exercice avec d’autres thèses plus ou moins récentes, mettez en commentaires et on en discute :))

Une science qui n’a pas le pouvoir d’améliorer nos vies perd son pouvoir de nous convaincre que ce qu’elle dit est “vrai”.

Il est drôle de remarquer que face au climato scepticisme à succès de Claude Allègre, les climatologues sont venus demander de l’aide à …… Bruno Latour lui-même

Derrière ce phénomène, ce qu’il faut selon moi comprendre c’est que les différents parfums dans lesquels vient la “post-vérité” n’incarnent pas simplement la désintégration de la valeur “vérité” (et de la méthode scientifique qu’on peut parfois lui associer) mais témoignent simplement de la prise d’importance d’autres valeurs et d’autres combats que sont le confort, la sécurité, la continuité et tant d’autres.

Raison 3 : La science peine à nous “réconforter” mais continue pourtant à “désenchanter” notre monde

La science, en décodant et en comprenant l’univers le démystifie et le désenchante. Quelque part, nous enlevons au monde sa magie en le comprenant.

Comme le dit le sociologue Gérald Bronner :

C’est d’ailleurs pour cette raison qu’à mon avis la science moderne entre en friction avec un certain humanisme. En comprenant le fonctionnement de l’espèce humaine, nous lui enlevons sa particularité, son mystère et une partie de son sacré. Par exemple, comment penser l’humain une fois qu’on lui a enlevé l’une de ses caractéristiques les plus fondamentales dans la société actuelle : le libre arbitre¹⁰ ?

Une partie des humanistes se retrouvent dans des réactions instinctives qui se trouvent être “anti-science” car plus notre connaissance avance et plus nous nous rendons compte que toutes les choses que l’on pense sacrées ne le sont finalement pas tant (ou en tous les cas pas au sens où nous entendions “sacré”).

Que se passe t-il quand l’énergie vient à nous manquer, que la science perd son pouvoir réconfortant alors qu’elle continue à désenchanter notre monde ? Pourquoi continuer à croire en une discipline qui enlève finalement du sens aux choses sans le remplacer et sans donner de confort en échange ?

Comme le dit Bronner :

Une équation qui risque de se compliquer au fil des années à venir et que la société sera de plus en plus sommée de résoudre est la suivante :

Si la science devient réellement “impuissante”, pourquoi ne pas croire alors en toute sorte d’histoires qui ne nous apporteront certes aucun confort mais qui au moins réenchanteront notre monde, lui donneront du sens et apaiseront nos angoisses existentielles ?

Nous avons cru que la science était devenue une valeur, que nos sociétés la reconnaissaient “en tant que telle” alors que finalement, nous nous inclinions peut-être simplement devant son “pouvoir”. Sans énergie, la science perd de sa superbe. Elle ne répond plus autant à nos besoins. Il devient alors possible pour beaucoup d’expliquer le monde sans se contraindre au vrai, à la science et à la raison car ce faisant ils parviennent à répondre à un besoin auquel la science ne répond pas : le besoin humain de sens.

Tant que nous n’arrivons pas, soit à redonner du pouvoir (de l’énergie) à la science, soit à trouver un sens au monde qui s’aligne avec la méthode scientifique et qui en ait besoin, il ne faudra pas s’étonner que des voix, des théories et des visions du monde s’en abrogent et remportent un vif succès populaire.

Pour aligner le besoin de sens à la méthode scientifique, il faudrait que la découverte de la “vérité” soit ce qui donne du sens à l’aventure humaine. C’est comme ça que je comprends la magnifique vidéo de Kurzgesagt ¹¹:

CONCLUSION

On parlait dans l’épisode précédent de la notion de “vérité métaphorique” : une vérité qui n’est pas forcément factuellement/scientifiquement vraie mais qui est majoritairement bénéfique pour une communauté qui y croit.

Pour être tenu pour métaphoriquement vrai par tous, il faudrait que nous ressentions tous que la science est majoritairement bénéfique à court terme.

Pour les 3 raisons que je viens d’exposer, je pense que le risque est immense que ça devienne de moins en moins le cas. Nietzsche constatait à son époque que Dieu était mort, 140 ans plus tard, nous serions tentés de dire :

Dans le prochain chapitre, on parle du fait qu’en plus de profiter de l’agonie de la science, les croyances irrationnelles ont des outils de diffusion qui décuplent leur puissance de propagation :

Post-vérité, Qu’est ce qui augmente le R(t) de l’irrationnel ? (4/5)
L’irrationnel bénéficie en 2020 de 2 “armes de diffusion massive”. Comprendre ces “armes” est nécessaire pour pouvoir…apreslabiere.fr

En attendant, je vous souhaite plus que jamais :

Paix et santé,

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SOURCES / LIENS / POUR ALLER PLUS LOIN :

¹ Papier de 2004 “Why has critique run out of steam? From matters of fact to matters of concern (lien externe)”, citation originale : “Have we behaved like mad scientists who have let the virus of critique out of the confines of their laboratories and cannot do anything now to limit its deleterious effects; it mutates now, gnawing everything up, even the vessels in which it is contained?”
² Interview magnifique et assez ancienne d’Etienne Klein sur “peut-on attendre le salut de la science ?”, passage cité vers 2:50
³ Conférence TED (lien externe) très chouette de Hans Rosling sur la révolution qu’a été pour sa grand-mère la machine à laver
Chapitre 17 “Post-vérité” du livre “21 leçons pour le XXIè siècle (lien externe)
En Europe, nous sommes déjà en contraction énergétique (lien externe)”, Jancovici répond à une question lors d’une conférence à AgroParisTech le 24/09/2019
La liste des rapports du GIEC (lien externe) au cas où :)
Les différentes prises de position (lien externe) d’Allègre
Là où on apprend que des climatologues ont demandé de l’aide à Latour (lien externe) pour gérer l’affaire Allègre
La très chouette vidéo (lien externe) avec Gérald Bronner sur la chaîne de la Tronche en biais, le passage que j’utilise, c’est vers 41 minutes
¹⁰ J’ai pas mal réfléchi au libre arbitre dans une série d’articles (lien externe) consacrés au sujet.
¹¹ La vidéo de Kurzgesagt : Optimistic nihilism (lien externe) et un article qu’elle m’a inspiré : “Comment ressentir sa propre insignifiance peut-il libérer ? (lien externe)