Post-vérité, Contre l’obscurantisme qui vient, une vérité plus inclusive ? (5/5)

Pour ceux qui n’ont pas le temps de lire, vous pouvez regarder le pendantLaBiere #14 (lien externe) où j’explique en live cet article.

Dans les articles précédents, j’ai notamment essayé d’analyser les raisons qui expliquent que la très ancienne propension humaine à croire en des sornettes soit devenue ces dernières années plus préoccupante que jamais.

Post-vérité, la science est-elle encore dans le “vrai” ? (3/5)
3 raisons qui expliquent pourquoi le discours scientifique a de plus en plus de mal à se diffuser en 2020apreslabiere.fr
Post-vérité, Qu’est ce qui augmente le R(t) de l’irrationnel ? (4/5)
L’irrationnel bénéficie en 2020 de 2 “armes de diffusion massive”. Comprendre ces “armes” est nécessaire pour pouvoir…apreslabiere.fr

Quand on prend la mesure de l’époque que nous risquons de traverser, on peut être désemparé par l’ampleur et la potentielle inexorabilité historique d’un phénomène comme celui de la post-vérité. Même pour ceux d’entre nous qui sont persuadés qu’il est vain de se battre “contre l’histoire”, il n’en reste pas moins impensable de “ne rien faire”. C’est impensable car même si on ne pense pas pouvoir changer le cours de l’histoire au sens où nous le souhaiterions, il est probable que l’histoire de demain prenne ses racines dans les “vaines” tentatives de l’histoire d’aujourd’hui. Et puis comme désire le dire Hubert Reeves à un enfant qui naîtrait en 2020 :

Que pourrions nous faire pour “tenter” justement ? Que faire pour qu’un jour nos descendants se disent que l’humanité ne s’est pas simplement vautrée dans des croyances irrationnelles en espérant le salut et en accélérant le déluge ?

Lutter “contre” est rarement la meilleure option et il en va de même pour la post-vérité. La meilleure manière de lutter contre la post-vérité c’est de parvenir à créer une vérité qui, tout en continuant à se baser sur la raison et la méthode scientifique parvienne également à mieux intégrer nos ressentis et nos besoins humains parfois irrationnels : être rassuré sur l’avenir, trouver un sens qui nous dépasse, se sentir libre, être maître de son destin, appartenir à une communauté…

Il y’a pour moi 2 manières de lutter pour cette vérité plus “inclusive”, aussi indissociables que complémentaires : mieux penser et mieux agir.

Toutes les parties ci-dessous (manichéisme, complexité des langues) feront l’objet dans les mois à venir d’articles spécifiques sur le pourquoi du comment de ces ennemis. J’ai cette (fâcheuse) tendance à vouloir comprendre plus qu’à vouloir agir. Il m’est difficile de savoir honnêtement si une telle volonté de compréhension est motivée par une peur d’agir ou bien par une conscience aiguë des dangers potentiels des actions non réfléchies.

Dans tous les cas, je viens de passer 4 articles à détailler les origines, les dangers et les spécificités de la période actuelle, je vais tenter de me concentrer dans cet article sur les outils (j’ai de plus en plus de mal avec le terme “solutions”) qui me semblent pertinents si on désire participer demain à la lutte contre la post-vérité, c’est-à-dire oeuvrer pour une vérité plus inclusive.

I) Des outils pour mieux penser le monde

Sur ce front, il y’a tant de choses à faire et tant de réflexes à combattre. Je retiens 3 ennemis qui “résultent tous” — ou bien “sont différentes expressions” — de notre incapacité à gérer le niveau de complexité de notre société actuelle :

A) Comment lutter contre le manichéisme ?

Regarder petit la trilogie de Star Wars, c’est un peu comme si “Manichéisme 101” était au programme du CM1. Pendant 3, puis 6, puis 9 épisodes ($$$), l’univers de Star Wars projette son manichéisme dans toutes les galaxies, proches et lointaines. Il y’a le côté obscur de la force incarné par Darth Vader et le côté clair de la force incarné par Yoda et consort.

De la même manière, on peut considérer que dans la guerre qui nous oppose au changement climatique, il y’a les comportements individuels “obscurs” et les “clairs”:

Mais même le monde de Star Wars n’est pas aussi manichéen que ça et s’accorde de temps en temps des touches de complexité. C’est Luke Skywalker qui se permet la première hérésie au manichéisme de la saga. A Obi-Wan Kenobi qui lui certifie que son père (l’affreux Vader donc)

Luke répond:

En entendant ça, on se dit que pour parvenir à s’écarter aussi largement du manichéisme pourtant pas très compliqué de son monde, Luke a du sécher 2/3 séances de “Manichéisme 101”

Comment diable pourrait-il y avoir du bon dans l’incarnation asthmatique du mal absolu, Darth Vader lui-même ?

Prenons Luke en exemple pour nous aussi ne pas tout traiter de manière absolue et pour devenir aussi hérétique au manichéisme que lui. On peut essayer de mettre en place 2 réflexes:

Réflexe 1 : N’oublions jamais que derrière un monde plein des “catégories” dont nous avons besoin, le monde réel lui ne connaît aucune catégorie. Le réel est continu, il est analogique. Le seul point commun entre toutes les cases et les frontières de notre monde, c’est que ce sont nous qui les avons défini.

Derrière chacune de ces limites, nous devrions savoir, ressentir et représenter ce qu’il y a vraiment, c’est-à-dire un “spectre” continu.

La limite qu’on essaie de fixer entre un “bon” et un “mauvais” comportement est utile et pertinente mais elle n’en reste pas moins arbitraire. Savoir de quel côté de la limite le comportement se situe n’est pas suffisant, il faut savoir comment se positionnent tous ces gestes sur l’échelle continue de la réalité, celle du changement climatique dans notre exemple:

Dès qu’on sent que des phénomènes/des actes/des idées sont soumis à une catégorisation qui nous semble trop simplificatrice, nous devons nous forcer à les représenter sur le spectre continu sur lequel cette catégorisation se base.

Attention je ne dis pas qu’il faut supprimer les limites et les démarcations. Comme toute chose existante dans nos esprits collectifs, qu’on les trouve nécessaire ou pas, elles ont une origine, elles existent et sont par conséquent à prendre en considération. De par notre socialisation, nous avons intégré tout un tas de “limites” dont on pourrait dire qu’elles n’existent pas vraiment dans la nature. En effet, elles n’ont pas d’existence objective, c’est nous au travers de nos histoires, de nos cultures et de nos règles qui les fixons. Mais en les créant dans tous nos imaginaires, nous construisons une réalité intersubjective, c’est à dire une réalité dans laquelle nous croyons tous et qui par conséquent … existe.

Mais je pense que l’utilité de nos catégories ne doit pas nous empêcher de voir, de comprendre et d’analyser la réalité continue dont elles sont issues. Nous devons nous confronter à des approximations plus fines de la réalité si nous voulons avoir une chance de complexifier nos approches pour ensuite changer et, espérons-le, évoluer.

Mais ces spectres, quoique continus sont également imparfaits. Ils ne peuvent aborder qu’un aspect d’un problème forcément plus large. Dans notre exemple, les émissions de gaz à effet de serre ne sont qu’une partie des enjeux écologiques et du rapport de l’humanité avec son “environnement”. Forcément, ce spectre est simplificateur, il s’agit des comportements individuels en fonction des émissions GES (Gaz à Effet de Serre) qu’ils induisent.

Nous arrivons au second écueil de la pensée manichéenne. Non seulement on construit des catégories en “gommant” la continuité de son propre spectre mais en plus, on occulte complètement le fait que notre spectre n’est qu’un spectre parmi d’autres.

Dans le cas de l’écologie, les écologistes peuvent voir le monde avec des spectres radicalement différents. Les écologistes pro-nucléaires par exemple considèrent que le spectre des émissions GES est LE plus important, ils ne nient pas que d’autres spectres existent, simplement ils considèrent qu’ils sont moins importants et/ou moins urgents. Les anti-nucléaires honnêtes quant à eux (pas greenpeace donc)³ ne nient pas que l’énergie nucléaire est aussi peu carbonée que les énergies renouvelables sans en avoir certains des défauts (intermittence et obligation d’être associée avec d’autre forme d’énergie). Simplement dans leur vision du monde, être pro-nucléaire, c’est occulter deux autres spectres qui sont primordiaux à leurs yeux :

Le débat est ouvert, mais tant que tout le monde n’arrivera pas à expliciter son spectre, un dialogue de sourd s’installe :

Dans son spectre à soi, à moins de dérailler, on a forcément raison.

Faisons un zoom sur l’alimentation, quelle assiette pour sauver le monde ? Si on reprend le spectre de tout à l’heure, on pourrait représenter ça comme ça :

Là, forcément, si vous montrez ça à un “locavore”, vous risquez de constituer sa prochaine locassiette (par définition, vous êtes éligibles). Sa croyance est que la nourriture locale est “meilleure” tandis que vous croyez en l’importance capitale du changement climatique.

Notre seule chance d’arriver à discuter calmement de ces sujets propices au pugilat idéologique, c’est de cerner quels sont les critères qui se cachent, parfois inconsciemment, derrière ce que chacune des parties estiment comme “meilleurs”. Sur ce thème, j’aime beaucoup ce dessin de Tim Urban de Waitbutwhy qui explique magnifiquement la différence entre les “bleus” (démocrates, c’est à dire plutôt à gauche) et les “rouges” (républicains, plutôt à droite) :

Les individus des deux camps sont sensibles aux besoins et aux souffrances de sphères de la société radicalement différentes. Ils ne regardent tout simplement pas le monde avec les mêmes lunettes.

Dans le cas du locavore, un des critères à l’oeuvre derrière les positionnements sur son spectre où le local est forcément meilleur que le lointain, c’est peut-être la résilience et/ou la participation à l’économie locale ? Rien à voir de primes abord avec le changement climatique mais pour lui, la résilience de la méthode de production est si importante qu’il aura tendance à penser qu’elle est forcément bénéfique pour tous les autres spectres. Peut-être d’ailleurs que sa croyance à lui, c’est que les carottes climatiques étant déjà cuites, il ne nous reste plus qu’à oeuvrer pour la résilience ?

Pour le savoir il faut discuter de nos spectres respectifs, qu’ils soient conscients ou inconscients, et expliciter les croyances qui se cachent derrière. Peut-être qu’alors nous pourrons envisager une compréhension mutuelle et - qui sait - un peu d’union?

N’oublions jamais que derrière chaque spectre, il y a une vision du monde qui nous est propre et qui cache toutes les autres. C’est la mission de notre gouvernance collective d’arriver à arbitrer l’importance relative des différents spectres mais en attendant

POUR LUTTER contre le manichéisme à notre niveau :

1) Essayer, autant que faire se peut, d’expliciter les spectres selon lesquels on voit le monde et les croyances profondes sur lesquelles ils se basent. Si nous-mêmes ne sommes pas conscients de nos “spectres”, comment voulez-vous que les autres les comprennent? Efforcez-vous d’être plus précis que votre premier instinct, ça n’avance à rien de dire qu’on est pour la justice, pour la liberté et contre la faim dans le monde, c’est le cas de tout le monde et pourtant...

2) Tenter de comprendre les spectres et les croyances sous jacentes de son interlocuteur. Pour ça il faut laisser parler et s’exprimer quelqu’un qui s’avère être un producteur d’excréments buccaux selon votre spectre, #PasFacile. Encore mieux, on peut poser des questions pour que lui-même explicite les spectres et les croyances sur lesquels se base son positionnement et qu’iel n’avait pas encore vraiment défini.

3) Apprendre à faire des schémas. Le dessin a ceci de commun avec le réel qu’il est continu. Les schémas en plus d’être plus denses et plus attrayants que les mots, parviennent dans une certaine mesure à représenter la réalité plus fidèlement que ces derniers. Les mots ne suffisent plus, apprenons à schématiser et à représenter la complexité. Une manière efficace de modéliser deux spectres en même temps, c’est une matrice à deux dimensions comme ci-dessus. On peut même utiliser la 3D pour modéliser 3 spectres simultanément et ainsi de suite #DataViz.

B) Comment lutter contre la pensée partisane ?

Ce que j’appelle la pensée partisane c’est l’adoption aveugle de toutes les croyances pour la simple raison qu’il s’agit de la position de son groupe, de sa tribu. C’est ce que Waitbutwhy décrit très bien dans son article sur “A political disney world”, notamment avec ce schéma que je trouve fascinant de vérité:

Si on veut vraiment être de gauche, nous sommes sommés de cocher toutes les cases de gauche et inversement si on veut vraiment être de droite. Les cases étant par construction toutes absolument manichéennes, toute nuance est à proscrire.

Or pour moi, réfléchir et se positionner, ce n’est pas forcément cocher toutes les cases du camp dans lequel il s’avère que je me retrouve le plus souvent. Je ne veux pas m’identifier à une checklist, je veux m’identifier à une manière de réfléchir et de penser le monde en fonction de mes valeurs et de ma connaissance de ce dernier.

J’ai beau être raccord avec le parti EELV sur de nombreuses questions liées à l’écologie, je ne vais pas acheter leur discours sur le nucléaire, tout simplement car il va factuellement à l’encontre de ce que je pense savoir. Peut-être ai-je tort mais en attendant qu’ils me convainquent, je continuerai à ne pas cocher la case “anti-nucléaire” et je refuse qu’on en conclut que je suis moins “écologiste” qu’un militant EELV.

Allez essayer d’argumenter et d’expliquer dans une assemblée d’écologistes pourquoi vous êtes en faveur d’une discussion plus ouverte sur la question de l’énergie nucléaire. Vous aurez beau être venu en vélo non électrique (espèce bientôt en voie de disparition), certains n’hésiteront pas à vous lancer des tomates avant de repartir dans leur pavillon de banlieue au volant de leur mini.

Que faire alors pour lutter contre la pensée partisane? Nous pourrions créer et multiplier l’exact contraire de ces fameuses chambres d’écho médiatiques qui nous emprisonnent tous et qui sont aujourd’hui la forme normale de la “discussion”. C’est ce que Tim Urban appelle des “Laboratoires d’Idées” .

Dans une chambre d’écho, ce sont les idées et les croyances qui sont sacrées, elles nous animent et nous contrôlent plutôt que l’inverse:

Dans un “Idea Lab”, à l’exact inverse des chambres d’écho, ce qui est valorisé, ce n’est pas l’idée ou l’opinion en elle-même, c’est la manière dont l’idée s’est construite et s’argumente. Elle n’est pas sacrée en soi, elle est en danger permanent, dans un ring sur lequel grimpent en permanence d’autres idées pour se mesurer les unes aux autres et se renforcer mutuellement.

Dans une chambre d’écho, les gens qui ne se plient pas aux croyances et aux idées en vigueur se retrouvent rapidement ostracisés, au banc de la communauté des gens qui “pensent bien” — justement parce qu’ils tentent de penser par eux-mêmes car comme le disait Sartre dans son autobiographie “Les Mots” :

Dans un “laboratoire d’idées”, c’est l’exact inverse : les gens sont sacrés et ce sont les idées et les croyances qui sont scrutées et passées au peigne fin de la rigueur, des faits et des raisonnements.

POUR LUTTER contre la pensée partisane :

1) Aborder chaque discussion comme un “Idea Lab”. Nous ne “sommes” pas nos croyances :

Personne n’ ”est” raciste !
Nous traversons le monde en pensant et en agissant comme si nous « étions » ce que nous « pensons », comme si nous …apreslabiere.fr

2) Votre interlocuteur est sacré, les idées qu’iel développe ne le sont pas et ce même si elles se réclament de ce qu’iel appelle “le camp du bien” (ce qui est souvent un signe que son idée manque de poids)

3) Votre idée a peu d’importance, ce qui est intéressant c’est d’où elle vient, comment vous l’avez construite et alimentée. C’est précisément ce sur quoi nous devons nous concentrer.

4) Allez une fois par semaine sur “their.tube” et regardez une vidéo qui vous semble argumentée, sérieuse et raisonnée d’un profil qui ne pense pas comme vous, d’un profil “conservateur” par exemple (au hasard ;)). Si vous pensez qu’il ne peut pas y avoir de vidéo argumentée, sérieuse et raisonnée qui va à l’encontre de vos opinions, sachez que c’est justement cette certitude qui est la base du manichéisme et d’une bonne partie de nos problèmes. Abonnez-vous à la gazette d’ApresLaBiere (lien externe), mes prochains articles vont vous intéresser !

C) Comment lutter contre le manque de complexité des langues terrestres ?

Un philosophe (Wittgenstein) disait :

En effet, si nous voulons étendre les frontières de ce que l’humanité peut penser, comprendre et donc entreprendre, il nous faut sans doute pouvoir utiliser un langage “aux frontières étendues”, c’est-à-dire un langage plus complet, plus complexe et plus fin.

Notre situation actuelle nous impose d’inventer une “anti-novlangue”, de faire l’exact contraire du projet qui est la base du roman d’anticipation 1984 d’Orwell ⁸ ⁹. Dans ce roman, l’une des stratégies politiques du pouvoir est de simplifier la langue jusqu’à un point où les frontières du monde des gens parlant cette langue seraient telles qu’ils seraient devenus incapables de toute dissidence.

Que pourrait-on faire alors pour élargir les frontières de nos mondes et parvenir à se rapprocher du niveau de complexité nécessaire à la “résolution” des enjeux actuels ?

Pour LUTTER contre le manque de complexité de nos langues :

1) Apprendre des langues étrangères ou bien participer à la promotion de ces apprentissages. Plus la langue est lointaine, plus sa structure est différente et plus elle est intéressante du point de vue de la complexité car elle est davantage en mesure de donner des perspectives radicalement nouvelles. Plus une langue diffère par ses constructions, ses concepts, sa prononciation et son écriture, plus elle élargira les frontières de nos mondes. Quand je vois ce qu’apprendre le suédois m’a apporté, je n’imagine pas ce que l’apprentissage d’une langue comme le chinois m’apporterait, notamment quand je pense aux énormes différences culturelles dont j’ai déjà parlé.

Quels sont les vrais (super)-pouvoirs de nos cultures ?
apreslabiere.fr

2) Regarder d’un oeil radicalement bienveillant tous les mouvements qui ont pour objectif d’ajouter de la complexité à nos langues:

3) Soutenir et participer tous les contenus et les initiatives dont l’un des piliers seraient de tenter de “mieux nommer les choses”. Pour moi, cela passe par un effort de remise en question décuplé dès qu’on me dit que je nomme mal les choses et ça arrive hélas très souvent … Par exemple sur les différences fondamentales entre information, connaissance, intuition, sagesse

Mieux nommer les choses est essentiel car comme le disait Albert Camus :

II) Des outils pour mieux agir dans le monde

Mais si nous sommes des personnes d’action, si nous avons un besoin irrépressible d’agir et d’impacter notre société, que faire ?

Je pense que si j’avais envie de me lancer dans ce genre de combat, je prendrai très au sérieux la phrase de E.O Wilson :

Lorsqu’on analyse la situation actuelle à la lumière de cette citation, on se dit que la solution des “Low-Tech” n’est pas si bête (une technologie plus simple et plus sobre, nécessitant des infrastructures industrielles moins complexes, par opposition au High-tech). Elle consiste finalement à essayer de revenir à une technologie moins “divine”. Une technique moins divine aurait pour l’humanité dans les années à venir deux avantages diablement intéressants :

Autant, je pense qu’il est évident que des technologies plus simples sont une piste intéressante pour optimiser nos chances d’un monde plus vivable demain, autant je pense qu’il ne faut pas abandonner les deux premières parties de la phrase d’E.O Wilson. On aurait également de quoi faire à tenter de moderniser nos émotions paléolithiques et nos institutions médiévales.

A) Comment “moderniser” (ou bien post-moderniser) nos institutions ?

1) Se battre pour que les réseaux sociaux soient légalement responsables du contenu qu’ils diffusent.

Les réseaux sociaux aujourd’hui au travers de leurs algorithmes de recommandation ont une politique éditoriale et doivent donc être légalement responsables des contenus qu’ils promeuvent parfois très massivement. Youtube et consort SONT des médias et la législation les encadrant DOIT prendre en compte cette réalité. On pourrait par exemple imaginer une procédure qui permettrait à des personnes ou à des organisations de signaler lorsque du contenu diffusé est (selon le “signalant”) une “fausse information”. Une fois l’inexactitude du contenu vérifiée, on pourrait imposer aux plateformes de faire la promotion d’une vidéo de démenti, d’explication ou bien d’esprit critique au même groupe/typologie de personnes ayant visionné la fausse information et ce jusqu’à atteindre le même nombre de vues que le contenu épinglé.

2) Migrer petit à petit vers des plateformes qui prennent davantage de responsabilités quant aux contenus qu’elles promeuvent ou bien dont le modèle économique ne dépend pas de nos addictions numériques. Vous pouvez par exemple si vous le voulez (perso, je n’ai pas franchi le pas) aller sur Mastodon pour twitter, peertube pour youtube.

3) Lutter pour la transparence des modèles économiques de ces plateformes et des acteurs y évoluant. Qu’ils s’agissent de modèles économiques basés sur la captation sauvage de notre attention ou bien de financement par le biais de groupes d’intérêts ou de fondation, il faudrait une transparence de “qui paye quoi” au delà d’une certaine taille. Je n’ai par exemple rien à priori contre une chaîne youtube financée par la fédération de Russie. Elle peut tout à fait diffuser des contenus extrêmement pertinents mais il est essentiel pour moi de connaître ce contexte de financement pour pouvoir me faire une idée plus éclairée de pourquoi RT se focalise sur telle ou telle thématique. De la même manière, comprendre que l’audience d’un journal comme les échos est essentiellement composée de personnes ayant des envies et des intérêts forts dans la croissance économique est essentiel. Ca me permet de comprendre pourquoi ils sont capables de se répandre dans une interprétation toute personnelle de la science en annonçant à l’inverse de la littérature scientifique qu’eux mêmes citent que le virus serait aujourd’hui moins virulent qu’en mars¹⁰.

4) Lutter pour l’information de qualité soit financée. La maxime de datagueule n’a jamais été aussi vraie qu’aujourd’hui : “si c’est gratuit, c’est que VOUS êtes le produit”. 2 moyens de participer à cette lutte :

5) Et puis il nous faut oeuvrer pour que l’éducation aux médias modernes soit tellement répandue et efficace qu’ils soient aussi évident d’être attentif au contexte de création et de diffusion d’une information que de ne pas choisir “password” comme mot de passe. Pour ça, il faudrait qu’on pousse pour que l’éducation aux médias dans les collèges et les lycées prennent une place encore plus centrale dans l’enseignement qu’aujourd’hui. Sur le sujet, ce n’est pas le contenu qui manque, notamment cette série de 4 vidéos sur les médias et les fakes news de l’excellente chaîne Hygiène mentale :

B) Comment “moderniser” (ou bien post-moderniser) nos émotions ?

Je fais partie des personnes qui pensent qu’effectivement, nos émotions ne sont plus vraiment adaptées au monde actuel.

Entre la connaissance et les émotions, qui gagne ?
apreslabiere.fr

L’empathie est un sentiment facilement manipulable, court-termiste et géographiquement localisé. La photo d’un seul enfant pleurant parce que séparé de sa mère nous poussera davantage à l’action que de savoir qu’il y a chaque année 2000 personnes qui meurent en essayant de traverser la méditérannée ou bien qu’il y a 9 MILLIONS d’humains qui meurent de faim chaque année…¹¹

L’empathie c’est donc cette émotion étrange, aussi imparfaite qu’humaine, qui nous fait régulièrement donner 1 euro à un sdf sans jamais qu’on ne songe à donner à des ONG contre la faim dans le monde…

L’empathie est un mécanisme qui n’est tout simplement pas adapté aux dilemmes moraux d’aujourd’hui. Ce qui doit nous pousser à l’action aujourd’hui, ça ne devrait pas être la photo d’un enfant qui pleure, ce devrait être de savoir que dans quelques dizaines d’années, il y’aura peut-être des milliards d’humains, notamment dans des zones déjà pauvres aujourd’hui qui souffriront de conditions de vie à la limite physique du vivable et du supportable. C’est cette émotion encore à développer que Paul Bloom appelle la “compassion rationnelle”.¹²

Pour développer cette capacité à ne pas être gouverné par des émotions issues du paléolithique, il faut pouvoir les détecter, les observer et les comprendre en nous-mêmes pour ensuite pouvoir s’en détacher. C’est justement l’intérêt et l’objectif de la méditation : observer ses émotions pour arriver à s’en extraire lorsque cela s’avère nécessaire.

Si on veut vraiment avancer sur la maîtrise de ces émotions paléolithiques, il faudrait que la méditation devienne aussi vitale et virale que les envies de footing pendant le confinement. Pourquoi passe-t-on autant d’heures à faire du sport et aussi peu à s’entrainer à mieux gérer la seule chose dont notre bien-être est complètement dépendant et qu’on maîtrise pourtant si mal, nos pensées et nos émotions ?

Certains sont en train d’explorer d’autres “pistes” qui nécessitent d’ouvrir une boîte de pandore potentiellement infiniment plus dangereuse que ce que son ouverture voudrait à la base résoudre: les interfaces homme-machine à l’intérieur du cerveau. Quoiqu’on en pense, aussi justement critiques puissions nous être, nous devons suivre ces évolutions que l’humanité risque fort de tenter et qui, par conséquent, impacteront demain notre réalité:

Neuralink and the Brain's Magical Future - Wait But Why
Note: If you want to print this post or read it offline, the PDF is probably the way to go. You can buy it here. And…waitbutwhy.com

C’est sur ces deux manières de lutter que sont mieux penser et mieux agir que nous allons nous jeter, pour avoir l’impression rassurante que nous faisons quelque chose pour tenter d’apporter de l’ordre au chaos du monde.

Voici mes quelques billes pour passer à l’action que ce soit pour que nous pensions ou pour que nous agissions mieux en ces temps obscurcis par la post-vérité. Mais je pense qu’il existe une autre manière de lutter, à la fois “efficace”, humble, et intelligente mais extrêmement contre-intuitive et complètement “inacceptable”.

III) Accepter et prendre du recul

Comment avoir la prétention de “militer” lorsqu’on réalise à quel point l’évolution des phénomènes sociétaux dépasse chacun d’entre nous ? Comment agir quand on ressent à quel point les racines de ces tendances sociétales qui nous effraient sont profondes, légitimes et transperceront sans doute tous les murs qui se bâtiront sur ses trajectoires ?

Comment ne pas ressentir une profonde “empathie” envers Stefan Zweig, grand écrivain Juif autrichien qui raconte dans son dernier livre son impuissance à prévenir ses proches, également juifs, de l’imminence du danger lors de sa dernière visite à Viennes à l’automne 1937:

Peut-être est-il des “expériences” que l’humanité doit vivre pour comprendre et pour réellement assimiler certains paradigmes ? Peut-être est-il nécessaire de payer un prix quasiment insupportable pour qu’on se résigne à enfin intégrer les limites technologiques et énergétiques à nos réflexions et à nos fonctionnements ? Peut-être que l’humanité n’a pas vraiment le choix, qu’elle est forcée de payer le prix fort pour pouvoir ensuite bifurquer significativement ?

Dans la légendaire série “Fondation” d’Isaac Asimov, le scientifique Hari Seldon invente une nouvelle science la “Psycho-histoire”. Grâce à cette dernière, il pense pouvoir prédire les mouvements sociétaux de la même manière que la physique peut prévoir les mouvements d’un gaz. Il ne peut pas prévoir la réaction d’un individu face à un stimulus mais il peut prévoir les mouvements des masses dans un contexte donné. Cette science lui fait affirmer que l’empire galactique s’effondrera quelque soit les tentatives de tel ou tel individu.

De la même manière que dans Fondation, si nous en sommes là où nous en sommes aujourd’hui, c’est peut-être parce qu’il était très difficile, voire impossible qu’il en soit “autrement”. Rien n’a pu préparer la petite espèce de primate que nous sommes à gérer la complexité que nous avons crée à l’insu de notre plein gré. Comme le disait Paul Valéry

Tout ceci n’a peut-être absolument aucun sens. Peut-être que de la même manière que Hari Seldon ne pouvait pas lutter contre l’effondrement de l’empire galactique, nous ne pouvons pas lutter contre le nôtre? Peut-être que le mieux que nous ayons à faire, c’est simplement d’être là, de vivre pleinement ce que nous avons à vivre, de rester digne et de montrer que l’espèce humaine n’est pas seulement haine et bêtise?

Arrêtons de nourrir un espoir naïf et acceptons un certain désespoir, non pas le désespoir de vivre mais plutôt l’arrêt de l’espoir enfantin que jamais nous ne mourrons. Cela est aussi vrai pour notre “nous collectif” (la société) que pour notre “nous individuel”.

Le côté émancipateur de l’acceptation sincère que nous ne sommes rien me touche chaque jour davantage :

Comment ressentir sa propre insignifiance peut-il libérer ?
Plusieurs discussions ont mené à cette vidéo de Kurzgesagt, qui me fait intensément ressentir la liberté qu’on peut…apreslabiere.fr

Accepter de mourir constitue peut-être pour les individus et les sociétés, l’épreuve ultime et infranchissable de l’existence ?

En attendant que nous avancions dans cet apprentissage impossible, je vous laisse avec ces “solutions” et vous souhaite à tous,

Paix et santé,

Et tant que vous êtes là ;), voici quelques manières de suivre et de soutenir le projet d’ApresLaBiere :

1) Soutenir ApresLaBiere sur Tipeee (lien externe) (occasionnellement parce que cet article était génial ou régulièrement pour l’ “ensemble de l’oeuvre”)

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5) Penser à faire appel à Homo Conscientus (moi :)) (lien externe) pour des conférences, des formations ou des ateliers sur le sujet dans votre organisation ou école.

SOURCES / LIENS / POUR ALLER PLUS LOIN :

¹ Quelques ordres de grandeur (lien externe) par Jancovici sur l’impact carbone de nos déplacements, RER ou auto dans la partie “Se déplacer”
² Un article synthétique (lien externe) donnant d’autres ordres de grandeur et le bilan carbone d’un français moyen, notamment déplacement en avion VS voiture
³ “Électricité verte selon Greenpeace: l’écologie dogmatique (lien externe)” par la chaîne youtube “Le réveilleur”
Magnifique page de OurWorldInData sur “Comment réduire l’empreinte carbone de sa nourriture (lien externe)
Political Disney World (lien externe)” par Tim Urban de WaitbutWhy
Idea Labs and Echo Chambers (lien externe)” par Tim Urban de Waitbutwhy et l’article sur le phénomène des chambres d’écho (lien externe) sur wikipedia.
La plateforme their.tube (lien externe) vous permet de vous mettre dans la peau youtubesque de quelqu’un d’autre
La vidéo de Mr Phi sur le sujet est phénoménale : La Novlangue dans 1984 d’Orwell (lien externe)
Vous pouvez lire tout le livre (notamment les annexes consacrées spécifiquement à la Novlangue) disponible là en pdf (lien externe)
¹⁰ Mon thread twitter (lien externe) sur le sujet et l’article (lien externe) d’Arrêt sur Images
¹¹9 million people die every year of hunger and hunger-related diseases (lien externe)” sur https://www.theworldcounts.com/ (lien externe)
¹² Un entretien (lien externe) sur le sujet de l’auteur du livre “Against Empathy: The Case for Rational Compassion (lien externe)”.