Esprit d’aventure et monde d’après : coopérer joyeusement sans effusion (2/2)

Ce fut un plaisir d’écrire ce texte avec Brian Mathe (lien externe). C’est la seconde partie d’une série de 2 articles. Ils seront débriefés en live ici (lien externe) jeudi 12 novembre à 21h

La première partie est à consulter sur le blog Solidream ici :

Esprit d'aventure et monde d'après : avancer ensemble sans tout prévoir (1/2)
Ce texte est la première partie d'une série de 2 articles. Ils seront débriefés en live ici jeudi 12 novembre à 21h 🙂…solidream.net

Dans cette seconde partie, nous nous demandons si, tel un groupe de potes sur un radeau dans le wild canadien, il ne serait pas bon d’apprendre à mettre tous nos égo de côté pour ne pas subir les situations et prendre de “bonnes” décisions collectives.

1) Apprendre à mettre son égo de côté pour entrevoir les “bonnes” décisions de groupe

Brian

En voyage, je lis beaucoup — en tous cas plus que dans la vie sabordée par les écrans. Moment privilégié de vie sans téléphone ni réseaux addictifs chronophages, c’est le genre d’endroits où mon taux de déconnexion totale (lien externe) est le plus élevé. Et ça passe par prendre le temps de lire des trucs un peu compliqués mais nécessaires (genre “Condition de l’homme moderne” par Hannah Arendt), mais aussi de la bonne vieille inspiration style Jack London. Or, il se trouve que les livres ont alimenté une bonne partie de nos discussions pendant nos 3 ans à vélo. Je ne sais pas si nous serions allés au bout sans eux, car nous aurions peut-être manqué de sujets de débats qu’ils nous amenaient. Parfois, les livres nous inspiraient (comme pour le grand départ) et finissaient par nous faire faire des trucs un peu loufoques, comme construire un radeau pour descendre le Yukon sur 750 km parce que le vélo, au bout de 2 ans, faut avouer que t’as parfois envie de faire autre chose.

Mais je dois dire qu’à la base, moi je n’étais pas très chaud de jouer au chercheur d’or sur un radeau construit de nos mains. J’avais eu l’idée 2 ou 3 mois auparavant de descendre ce fleuve de Whitehorse à Dawson City sur 750 km, à bord de canoës que nous achèterions. Des gens le font chaque année, mais c’était déjà bien original et relativement “facile” à mettre en oeuvre. L’équipe se montrait plutôt enthousiaste, et nous nous promettons d’en parler sérieusement les semaines suivantes. Mon idée avait fait mouche, mon égo était flatté. Mais voilà que Morgan et Étienne, qui avaient dû se faire passer La ruée vers l’or dans la tente, soumettaient l’idée de construire un radeau. Ma première réaction : on avait cassé mon idée, j’étais vexé intérieurement. En plus la leur me faisait peur car je n’étais pas très bricoleur et leur proposition rajoutait des risques — pas mal de chercheurs d’or ne sont jamais vraiment arrivés dans l’eldorado supposé du Klondike. Siphay, le 4ème, était chaud et il proposait même de descendre le fleuve jusqu’au Détroit de Béring, 3 000 km dans les méandres de l’Alaska ! Tout ça ne me plaisait plus des masses : d’où s’arrogeaient-ils le droit de changer mon idée qui, qui plus est, enchantait tout le monde ?

Deux mois plus tard, un menuisier nous aidait à construire le fameux rafiot sur des plans que nous avions dessinés. Il nous avait entendu à la radio envoyer une bouteille à la mer pour ce projet quelques semaines auparavant. Et nous voilà sur les planches sanglées à 16 barils de kérosène vides récupérés à l’aéroport de Whitehorse. Ce fut un des plus beaux moments de ce voyage : l’amitié en acte dans le wild canadien, la puissance du groupe sublimée par l’intelligence collective.

Mais de quoi parle-t-on, quand on dit “intelligence collective” ? On pourrait s’imaginer un processus super rationnel, une méthode d’optimisation multicritères compliquée qu’on aurait apprise en école d’ingénieurs. Mais en l’occurrence, il s’agit de posture émotionnelle : si j’avais continué de râler, dirigé par mon égo, nous aurions peut-être fait les choses à ma sauce, mais au lieu de ça, j’ai “baissé la garde” : j’ai réussi à me convaincre que, dans certaines situations, il n’y a pas de mauvaises solutions. J’ai abandonné la croyance que mon option était “la bonne” et les autres nécessairement “mauvaises”. Toutes les options étaient objectivement des propositions qui variaient sur plusieurs échelles : originalité, risque, complication logistique…ll s’agissait désormais simplement d’en parler ensemble et de prendre une décision à laquelle tous adhéreraient. Nous avions alors une vision commune.

L’aventure en équipe éveille certains mécanismes, mais en parler ne veut pas dire qu’on les maîtrise. En effet, presque à chaque nouveau choix collectif se manifestent les égos, agités comme dans une classe de maternelle après le goûter. En écrivant cet article avec Jean-Lou, j’ai encore pu voir mon envie d’avoir raison pointer le bout de son nez. Je l’ai peut-être imposée, sans même en avoir conscience. Sur presque un peu tout, je défends mon opinion, comme tout le monde, maladroitement parfois, et même en blessant de temps en temps mes interlocuteurs. Mais tôt ou tard, je veille et je m’observe. Et quand je sens que ce que je défends n’est pas si éloigné de ce qu’on me propose en face, qu’il n’y a pas de “bon” ni de “mauvais”, l’option de lâcher prise est là, salvatrice, pour avancer ensemble. A quoi bon vouloir m’imposer dans ce cas ? Une fois ce pas accompli, et puisque mon cerveau semble privilégier la catégorisation binaire, pourquoi ne pas accepter l’éventualité que les avis des autres soient aussi du côté du bon ? Pour moi, c’est lorsqu’on se fiche d’avoir le pouvoir que la vraie écoute commence. Tout le reste n’est que politesse.

Jean-Lou

Pour illustrer ce que vient de dire Brian, il y a cette phrase qu’on m’a enseignée en cours d’improvisation théâtrale¹ :

Notre envie irrépressible de catégoriser le monde nous pousse souvent à développer une vision manichéenne du monde. Succomber à ce manichéisme, c’est risquer de s’échouer sur 2 écueils.

Le premier est évident, c’est de considérer justement que le monde est binaire, qu’il y’a ce qui est absolument “bon” d’un côté et ce qui est absolument “mauvais” de l’autre.

Ce premier écueil, lorsqu’il s’entremêle avec nos égos mal maîtrisés devient particulièrement néfastes et nous propulse sur le second. Lorsque notre égo mal placé nous pousse à croire que seules “nos” idées sont absolument “bonnes”, nous commençons à penser que toutes les autres appartiennent à la seule autre catégorie existante: les idées absolument “mauvaises”.

Admettons qu’au vue du nombre d’idées que nous considérons comme étant les “nôtres” par rapport au nombre d’idées émergeant de l’humanité, cette vision du monde nous pousse à laisser pas mal d’idées sur le bord du chemin ? Même avec un égo surdimensionné, nous sommes bien obligés de nous dire qu’il doit bien y’avoir 2/3 idées à tester dans l’immense lot des idées qui ne sont pas les “nôtres”. Comment pouvons-nous penser que notre petit (mais déjà bien trop gros) ego, armé de son magique (mais minuscule) cerveau serait capable de détenir à lui seul la clé à tous les problèmes civilisationnels que nous rencontrons aujourd’hui ?

Pour lutter contre ce double écueil du “manichéisme égotique”:

1° Prenons conscience qu’une idée, par définition, n’appartient à personne et ne définit personne.

Ayons l’humilité de réaliser que tout ce qui nous vient à l’esprit vient de toute manière d’ailleurs. Comme le disait Bernard de Chartres dès le XIIème siècle²:

En ce sens, arrêtons de nous identifier à nos idées, nous ne sommes pas ce que nous pensons³.

Si nos idées ne sont pas retenues, ça ne signifie ni que nous sommes nous mêmes disqualifiés ni que nous sommes en danger.

2° Et puis prenons également conscience qu’une idée, n’est de toute manière jamais absolument “bonne” ou “mauvaise”

On peut simplement la positionner sur un spectre continu. En réalité, on devrait même la placer sur plusieurs spectres continus (voire une infinité finalement) car comme le rappelle Brian à propos des différents moyens de locomotion fluviale envisagés, il y avait:

“des propositions qui variaient sur plusieurs échelles : originalité, risque, complication logistique”.

Donc non seulement un spectre n’est pas binaire mais nous le nommons “mal” en nommant un bout comme étant “bon” et l’autre comme étant “mauvais”. Derrière la notion de bien — dont on se pare toujours très facilement — se cache toujours un ou des critères qu’il est toujours bon de préciser avec des termes objectifs. Pour pouvoir discuter, partager et négocier, nous avons besoin d’être transparent, les uns avec les autres, sur ce que nous entendons, objectivement par une “bonne” option. Qu’estimez-vous, par exemple, être un bon futur pour l’humanité ?

Quelle que soit votre réponse, la difficulté du choix montre bien qu’il n’est pas si aisé, même lorsqu’il ne s’agit que de nous-mêmes, de discerner ce qui est “bon”. Réaliser à quel point nous avons du mal, individuellement, à trancher cette question devrait nous remplir d’humilité et de compréhension face à la difficulté de se mettre d’accord à plusieurs milliards d’individus sur de telles questions.

En fait, ce qui est étonnant, ce n’est pas que le monde soit aujourd’hui face à une situation si “dramatique”, ce qui est étonnant, c’est que le monde soit parvenu jusque là. Notre présence relève du miracle, le comprendre devrait nous aider à tenter de le continuer.

2) Comment l’idée d’avancer ensemble devient plus souhaitable à long terme que la performance individuelle à court terme.

Brian

J’ai parlé dans la partie précédente des mécanismes émotionnels néfastes à la prise de décision en groupe. On peut se poser la question : pourquoi préférer continuer ensemble alors que, bien souvent, on va plus vite seul ? J’aime cette réflexion de l’écrivaine Elena Ferrante⁶ :

Or, les autres sont là en partie pour faire sauter nos barrières mentales. Jamais je n’aurais imaginé m’émerveiller devant les ours et les pygargues à tête blanche depuis un radeau sur un fleuve sauvage en Arctique. Aujourd’hui, je repars souvent en nature, avec moins de peur. Le jour où j’ai rejoint les copains à vélo, c’était le début de cette belle histoire. Elle était belle non pas parce que je l’avais seulement acceptée, mais parce qu’ellle suscitait ma curiosité, elle m’engageait et je l’augmentais par mon intelligence propre (et ma connerie aussi, cela va sans dire !).

Chaque péripétie un tant soit peu originale est un résultat du processus qu’on a nommé “la surenchère” : entre amis, on sort plein de bêtises. Or, parfois, il arrive parfois qu’une idée audacieuse soit validée par les autres (exemple : descendre un fleuve sur 750 km), puis devienne modifiée de manière encore plus loufoque par un autre (construire un radeau pour le descendre), puis encore un autre (aller jusqu’au Détroit de Béring, 3 000 km plus bas). Ce processus est parfois long, nécessite pas mal de parties prenantes pour voir le jour, mais le gros avantage est, une fois la prise de décisions et les risques pesés (voir partie 2 dans le premier article de la série (lien externe)) , c’est que tout le monde est à fond ! L’humain adore mettre son grain de sel. Si on utilise cette réalité positivement, on arrive à être audacieux en même temps qu’on crée de l’engagement. Et au bout du compte, on a quelque chose de remarquable avec des gens qui, pris individuellement, ne le sont peut-être pas tant que ça. Sans la bonne attitude, pas sûr que Morgan se soit bougé pour aller trouver une radio où demander un peu d’aide pour construire le radeau, pas sûr que nous aurions mis seulement 2 jours à construire l’engin. A la fin, nous avons quand même écarté l’idée de faire 3 000 km (compliqué logistiquement et quand même un peu plus risqué), mais l’enthousiasme était total. Cerise sur le gâteau, nous avons revendu notre raft moitié-prix pour un projet social de la ville de Dawson.

Dans l’aventure collective, ce genre de situations arrive très souvent. Et le meilleur ennemi, c’est la contrariété. Toutes nos aventures m’ont convaincu que vivre ensemble, c’est prendre une carte dans le parti politique imaginé par Camus , “le parti de ceux qui ne sont pas sûrs d’avoir raison”. Dit autrement, dans ce mode, la “meilleure solution” est un compromis entre propositions individuelles utiles pour le groupe et taux d’engagement général. Si on voulait filer une métaphore : on ne sait pas à l’avance que la bonne direction est au Nord, mais si le groupe se met d’accord pour aller au nord-nord-ouest à fond, c’est toujours mieux que d’aller au Nord exact avec la moitié de la troupe qui râle, traîne de la patte et amène une sale ambiance. Après je vous l’accorde : c’est bien vrai que si le groupe va au Sud, on se plante collectivement. Mais au moins y’a de la joie, et on se fait confiance pour que, tôt ou tard, il y en aura un pour s’apercevoir qu’on ne va pas dans la “bonne” direction, et il sera écouté.

Jean-Lou

Une fois que nous avons clarifié ce que nous entendions par une “bonne” direction ou un “bon” futur pour l’humanité selon nous, nous restons souvent persuadés que nous détenons LA vérité, que notre vision du monde est LA “bonne”. Détenir ce genre de certitudes est équivalent à avoir la carte d’un parti politique non-camusien.

Je suis obsédé depuis quelques années par le changement climatique parce qu’effectivement ça semble être LA menace pour quelqu’un comme moi. Mais qu’en est-il des autres? Pour un individu de la corne de l’Afrique qui meurt déjà de faim, est-ce que le changement climatique est si inquiétant que ça?

Finalement, est ce que le meilleur moyen d’approximer notre réalité partagée n’est pas de faire confiance au fait que par définition, un bout de vérité réside en chacun de nous ? En chacune de nos interprétations du monde ?

Non seulement, on ne peut pas voir l’objet “réalité” (le cylindre avec la face gauche bleu et le pourtour orange) sous tous les angles en même temps mais je pense que les projections respectives (cercle bleu et carré orange) font également partie de ce qui constitue la “réalité”.

Nos visions du monde impactent tellement nos choix et ce que nous décidons de “faire” qu’elles sont partie intégrante de la réalité. Elles composent finalement une partie importante (voire décisive) de la réalité. Pour approximer la réalité, nous n’avons par conséquent d’autre choix que de faire confiance en notre capacité collective à l’appréhender. Chacun de nous n’est que le neurone d’un cerveau “humanité” (cerveau “bio-sphère” si on veut élargir notre “inclusivité”) bien plus complexe que ce que nous sommes capables d’appréhender individuellement. De la même manière qu’un de mes neurones ne peut pas à lui tout seul réagir à tous les stimulis complexes de mon environnement, je ne peux pas moi bien réagir à tous les stimulis de la planète. Penser le contraire est un échec de la pensée complexe.

Telle une foule capable d’estimer le poids d’un boeuf abattu plus précisément que la plupart des individus, seule une diversité d’intelligences a une chance de déboucher sur des compromis qui nous permettent d’avancer dans le clair obscur de l’époque à venir.

De la même manière que le groupe de Brian écoute un de ses membres disant qu’ils sont perdus lorsqu’inconsciemment le groupe est en train de le ressentir, espérons devenir, “tôt ou tard”, capables d’écouter et d’amplifier les explications et les options portées par certains. Sans doute faut-il encore un peu de temps et de bouleversements pour qu’un nombre suffisant d’entre nous ressentent dans leur chair que ça cloche comme jamais?

C’est, je pense, ce qui est en train de se passer en ce moment avec certains discours qui n’ont pas été entendus lors des dix dernières années et qui commencent à l’être car ils répondent aujourd’hui à des questions sur lesquelles les solutions tentées jusqu’alors se révèlent être des impasses. Peut-être est on prêts aujourd’hui à arrêter d’attendre que notre solution parfaite soit possible pour enfin commencer à oeuvrer concrètement pour des compromis imparfaits:

Quelle que soit la bifurcation que nous choisirons de prendre, la “bonne” finira par être celle qui, lorsque le “coup de volant” de l’humanité deviendra inévitable, fédérera le plus d’énergie collective en son nom. Et si ce “coup de volant” permet à l’humanité de se perpétuer, alors l’Histoire humaine s’empressera, comme avec toutes les fictions de notre Histoire, de dire que la direction prise était … la bonne.

En attendant,

Nous vous souhaitons la paix et la santé,

Tant que vous êtes là ;) :

SOURCES / LIENS / POUR ALLER PLUS LOIN :

¹ En vrai, j’ai compris cette phrase dans ce merveilleux TedX: “The way of improvisation (lien externe)”. J’en ai déjà parlé dans cet article: “La vie, une très longue et trop courte improviesation théâtrale? (lien externe)”. Mais là où j’ai l’impression d’avoir vraiment compris cette phrase, c’est effectivement en cours d’impro…
² L’article wikipedia (lien externe) sur l’histoire de cette fabuleuse 
³ Une confusion qu’on a “naturellement” tendance à faire et dont j’ai parlé là: “Personne n’ “est” raciste ! (lien externe)
C’est tout le sujet de la première partie du dernier article de ma série sur la Post-vérité: “Post-vérité, contre l’obscurantisme qui vient, une vérité plus inclusive ? (lien externe)
Pour ce rendre compte de la difficulté d’un tel choix, rien de tel que l’expérience de pensée proposée par Robert Nozick via Mr Phi : “La machine à expérience (lien externe)
Frantumaglia, l’écriture et ma vie (lien externe)
Si vous voulez votre dose quotidienne de pensée complexe, n’hésitez pas à vous abonner au compte twitter d’Edgar Morin (lien externe)
La sagesse des foules (lien externe)
Le lien directement vers le passage de sa conférence “James Finance contre Docteur Carbone — Genève (lien externe)” où cette image est utilisée