Plusieurs points intéressants qui invitent au rebond 🙂 :
* Avant de répondre sur le fond fond du commentaire juste compléter ta phrase : “appât du gain de certains humains, au détriment de tous les autres” -> à mon avis, le problème est moins simple que ça dans le sens où une des racines des déséquilibres sidérants d’aujourd’hui est le fait que nous sommes 7 milliards à avoir le réflexe de tirer la couverture un peu vers nous (alors forcément on a pas tous la même capacité et responsabilité dans la gestion des couvertures mais on comprend l’image)
* Tu as raison, j’ai l’impression qu’il y a une sorte de spectre qui va de:
* “fatalisme absolu” d’un côté: les choses sont ce qu’elles sont et les éléments (environnementaux, humains, contextuels, historiques) que nous avons dans nos mains nous permettent de prévoir que certaines tendances sont “inéluctables” à court terme.
* À “Idéalisme absolu” de l’autre : les idées peuvent “tout”, l’humanité peut tout si seulement elles le voulaient.
* Dans ce spectre, je suis clairement loin des extrêmes, je pense que les idées, les valeurs peuvent beaucoup et en même temps, j’ai l’impression que les groupes humains et leurs valeurs sont fortement dépendants des conditions extérieures. Pas de démocratie à Athènes sans esclaves pour faire tourner la cité pendant que les citoyens débattaient et beaucoup des avancées sociales des derniers siècles sont dépendantes de l’approvisionnement énergétique qu’on a connu et de la stabilité de nos éco-systèmes (c’est des choses dont Jancovici parle assez bien). Dans les prochaines décennies, on risque selon ma compréhension de perdre les deux.
* Effectivement, le fatalisme absolu te fait tendre en toute logique vers des actions de “droite” selon la définition de Tim Urban (voir image) via la définition de Deleuze que j’ai apprise récemment: “Être de gauche, c’est d’abord penser le monde, puis son pays, puis ses proches, puis soi ; Être de droite, c’est l’inverse.“
* Quand je vois cette définition, je me dis que l’un des buts de la gauche devrait être d'œuvrer à faire du monde un endroit où la pensée de gauche est possible. Pour pouvoir penser de gauche il faut du coup 2 choses:
1. Réaliser et comprendre que l’intérêt du “monde” est aussi/parfois/souvent le “tien” (le changement climatique est un exemple)
2. “Ressentir” que tu as le minimum vital qui te permet de dégager de l’énergie pour “le reste/le monde”
* Je ne suis pas sûr que la perte de l’approvisionnement énergétique et de la stabilité éco systémique (climat, biodiversité) rende facile la deuxième mission de la gauche (et en même temps la première va devenir de plus en plus évidente).
* Ça fait une dizaine d’années que je m’intéresse de très près au changement climatique et je suis forcé de constater que la seule chose qui a fait baisser le bilan carbone de l’humanité, ce n’est ni les militants, ni leur motivation, ni nos valeurs, ni Greta (en tous les cas pas directement) mais le covid. Je pense que nous sommes une espèce, une société, qui, qu’elle le veuille ou non, fonctionne en fonction des limites qu’elle rencontre. Que je le veuille ou non, ce que j’ai l’impression de comprendre, c’est que nous nous occuperons du sujet sérieux du climat lorsque nous (les parties puissantes du monde) sentiront que le sujet est vital. Peut être qu’au lendemain d’un chaos climatique, nous mettrons en place des institutions comme l’ONU au lendemain de la seconde guerre mondiale. Je ne crois simplement pas que l’ONU aurait pu advenir dans nos esprits sans la seconde guerre mondiale.
* Ceci étant dit, tu as raison, on se doit de se battre pour éviter le pire et ce même si on le pense inéluctable parce que comme le dit Camus via Reeves : “Sache que, dans ce monde, il y a de la compassion et de l’amitié. Mais il y a aussi de la méchanceté, de la cruauté, de l’horreur. Tu y seras peut-être confronté. Refuse obstinément d’y participer. II en va de ta dignité d’être humain. Fais en sorte qu’on dise de toi ces mots d’Albert Camus « il y a des êtres qui justifient le monde, qui aident à vivre par leur seule présence »
Tout ceci étant dit, je peux te répondre sur le fond de ta question:
Je ne sais pas à quel point les choses sont inéluctables et si des tendances le sont, je ne peux de toute manière pas prévoir les formes qu’elles prendront. Face à cette situation, ma stratégie aurait 2 branches :
1. Faire des choses de gauche ET de droite, c’est à dire : oeuvrer pour le meilleur et préparer le pire.
2. Pousser les actions, les tendances qui à la fois “oeuvre” pour le meilleur et également prépare le pire.
J’essaie de l’expliquer (peut être maladroitement) en début de la vidéo du live (https://youtu.be/7ObF5uh-j7k (lien externe)). Baisser ses attentes par rapport à la vie, baisser son besoin de certitudes, c’est individuellement intéressant car on a moins de chance d’être déçu mais c’est aussi intéressant dans la vision de gauche.
Si je baisse mes attentes individuelles, ça veut dire que je serai capable plus longtemps de penser le monde avant moi même, je serai par conséquent capable d’être de gauche plus longtemps. Quelque part, si le monde ne me facilite pas le fait de le penser avant moi même, à moi de faire en sorte de me faciliter la tâche.