Il peut sembler de prime abord insensé d’évaluer quelque chose d’aussi large et flou que la “complexité” d’une société. Pourtant il semble bien y avoir une corrélation entre tous les différents critères de “complexité” d’une société. Selon une étude¹³ qui a observé l’évolution de différents critères dans différentes sociétés sur plus de 10 000 ans, dans toutes les sociétés étudiées, on observe une corrélation entre tous les critères mesurant différents types de complexité : territoire, population, information, hiérarchie etc. Cette analyse indique qu’il peut par conséquent être pertinent d’observer et d’analyser les sociétés en fonction d’un certain degré de complexité.
Ceux qui militent pour une “simplification sociétale active” s’appuient sur des arguments parfois très différents. Ainsi, on justifiera la nécessité de la simplification par la plus grande durabilité de ce mode d’organisation dans le contexte actuel ou bien par le fait qu’une société plus décentralisée serait par définition moins hiérarchique, plus propice à une vraie démocratie et donc plus propice à l’émancipation des individus.
Je pense qu’on retrouve dans ces justifications les différentes familles d’arguments qui servent également à la critique de la technique que j’avais développé dans cet article :
Est-il possible de critiquer la technique sans se transformer instantanément en Amish ?
Au nom de quoi critiquer et encadrer cette technique qui lorsqu’elle se répand a ce pouvoir immense de tout bouleverser…apreslabiere.fr
Il y a également ceux qui pensent qu’il n’y a pas vraiment de choix à faire. Ceux-là ne militeront pas vraiment pour une simplification “active” et “idéologique” mais veulent surtout préparer la société aux énormes chocs qu’elle ne manquera pas de subir. Dans ce cadre de pensée, on aura alors tendance à parler d’“effondrement” plutôt que de “simplification” (ce qui revient finalement au même lorsqu’on prend la définition de Tainter).
Ce ne sont pas les justifications théoriques qui manquent à l’hypothèse de l’effondrement. La théorie de la démographie structurelle de Turchin¹⁴ par exemple nous permet de comprendre pourquoi l’augmentation des inégalités et des pressions sociales actuelles devrait à long terme nous conduire à des événements synonymes d’effondrement : révolutions, guerres civiles et autres manifestations majeures d’instabilité sociopolitique.
De la même manière, tout le mouvement de la collapsologie reprend de près ou de loin le cadre théorique de l’économiste Nicholas Georgescu-Roegen¹⁵ pour qui les activités humaines devaient être analysées sous l’angle de la thermodynamique et notamment de son second principe selon lequel l’énergie d’un système clos tend inéluctablement à la dégradation thermique. Ainsi, nous serions condamnés à terme à la “dégradation thermique”, c’est-à-dire d’un point de vue sociétal à l’incapacité de dégrader assez d’énergie pour maintenir la complexité sociétale d’aujourd’hui. Ce qui signifie, de nouveau, l’effondrement.
Qu’il s’agisse d’une simplification subie, volontaire ou bien d’un mélange des deux, dans le cas d’une tendance générale à la simplification, il ne faut pas croire qu’on aurait un mouvement uniforme mais une multitude de mouvements de simplification sociétale. Il n’y aurait pas une manière d’organiser une bio-région mais diverses expérimentations d’où émergeraient peut-être dans quelques centaines d’années des grands traits partagés entre toutes les bio-régions ayant perduré.
Selon moi, c’est cette tendance à la simplification qu’on observe quand de plus en plus de salariés veulent aujourd’hui sortir de leur “bullshit job” et revenir à du “concret”. Qu’il s’agisse de devenir boulanger, brasseur ou maraîcher, qu’il s’agisse de déménager à la campagne ou bien de tout simplement “ralentir”, qu’il s’agisse de travailler pour une structure à “taille humaine” ou bien de faire du low-tech, toutes ces démarches s’inscrivent dans ce qui pourrait devenir une vague systémique de “simplification sociétale”. Ces envies individuelles impactent et sont impactées par des formes collectives et politiques qui se structurent à des échelles plus “humaines” que l’échelle actuelle de la politique nationale.
Une forme d’organisation comme le communalisme pourra peut-être répondre à ces nouveaux contextes et à ces nouvelles aspirations ?
Ce que nous vivons tous comme étant de simples “transitions individuelles” n’est peut-être que l’infime déclinaison dans nos vies d’un système qui se prépare à se simplifier. Que nous considérions à notre échelle individuelle le processus de simplification sociétale comme “subi” ou “pro-actif” importe peu, sociétalement une tendance lourde semble se dessiner ces dernières années.