Excusez les Balkany, les pauvres… Ils sont riches !

Pour celles et ceux qui aiment quand ça bouge, ça chante et ça s’agite, la version vidéo (lien externe) et podcast (lien externe).

Aaaaaah les Balkany, ce feuilleton sans fin…

Rappel des épisodes précédents :

En 2019, Patrick est finalement condamné à trois ans de prison ferme pour fraude fiscale. Cinq mois d’incarcération plus tard, il est libéré sous bracelet électronique car son état de santé est jugé comme étant incompatible avec sa détention. État de santé qui s’avérera par contre tout à fait compatible la même année avec la célébration de la fête de la musique :

On notera l’incroyable ressemblance du salon des Balkany (assignation à résidence oblige) avec une rue de Levallois-Perret.

Dernier épisode en date : une interview crève-coeur¹ de Patrick où il exprime son incompréhension face à la décision de la procureure de révoquer l’aménagement de peine du couple (son épouse Isabelle a été condamnée un peu plus tard) au vue des multiples infractions commises : remboursements ridicules, manquements chroniques à leur assignation à résidence, entrave manifeste au bon goût...

Le voilà, dans cet entretien dégoulinant de compassion sur BFM, qui interroge les téléspectateurs :

En dansant peut-être ?

Comment est-il possible d’être à ce point à côté de ses pompes, de prendre tous les français pour des abrutis et de continuer à avoir le droit d’être interviewé comme si de rien n’était ?

Comment le système fait-il pour prendre au sérieux des gens qui osent tout et qui sont donc, selon la définition d’Audiard, des cons ?

Peut-être tout simplement car notre système le permet, si ce n’est l’encourage ? C’est uniquement parce que ce couple est riche et célèbre que les Balkany peuvent se permettre de se plaindre devant les caméras de BFM d’avoir dû faire un stage de citoyenneté où les autres stagiaires étaient eux condamnées pour “violence”(dans sa bouche on a la sensation qu’il évoque des sous-hommes). Imaginez ! Patrick, enfermé toute une journée avec des gens ayant commis de véritables violences, quelle idée ?

Car eux, les Balkany, les crimes — pardon les délits — qu’ils ont commis, n’ont rien à voir avec de la violence. La fraude fiscale, même s’il s’agit de milliards qui ne pourront jamais être alloués aux besoins essentiels des plus pauvres, ne constituera jamais un crime. Les fautes des “col-blancs”, par construction², ne seront jamais que des délits non-violents. Qu’il s’agisse de corruptions, de délits d’initiés, de pyramides de Ponzi nous entraînant tous dans l’abîme financière ou bien de scandaleux profits grâce à des mouroirs, on reste toujours dans la non-violence :

De la même manière, détruire un pont que tous les hollandais chérissent pour laisser passer son immense 3 mâts tout en réduisant à l’esclavage des milliers de personnes dans des hangars, c’est de la non violence. #GhandiWouldBeSoProud

L’argent n’est pas plus violent qu’il n’a d’odeur, c’est bien connu.

Mais ces déclarations et ces comportements, insolents, quasi-outrageants (dixit la procureure du Val d’Oise, qu’on sent éreintée par l’attitude des Balkany³) et sincèrement convaincus de leur bon droit posent une question décisive :

Les riches ne seraient-ils pas tout simplement un peu plus cons que la moyenne ?

Dis de manière un peu moins gratuitement provoquante : Est ce que les classes populaires n’auraient pas un peu plus décence ordinaire comme le pensait Orwell ?

“Décence ordinaire”, de quoi parle-t-on ?

On pourrait résumer la fameuse décence ordinaire, comme le fait Bruce Bégout à “la faculté instinctive de percevoir le bien et le mal”.

Alors oui, cette notion peut être comprise d’une manière très caricaturale comment le font certains penseurs de gauche. Quoi de mieux pour sabrer une notion que d’en critiquer la plus mauvaise interprétation possible ? C’est ainsi que dans l’article “Orwell et la common decency : des récupérations parfois douteuses”, Pierre-Louis Poyau laisse entendre que cette notion renverrait à “un peuple qui, par essence, saurait mieux faire”.

Comme si quelqu’un avait pu défendre un jour l’idée d’un peuple génétiquement programmé pour être plus décent… C’est faire peu de considération d’Orwell et de ses défenseurs que de leur prêter une pensée aussi simpliste.

Il est également facile de décrédibiliser la thèse de la décence ordinaire en en listant des contre-exemples :

Comme si quiconque défendant cette thèse aurait pu dire un jour que les classes populaires faisaient toujours preuve d’une décence absolue. On n’a effectivement pas besoin d’être chartiste pour trouver dans l’histoire des faits où le peuple fut infâme et amoral.

La manoeuvre est aussi honnête intellectuellement que de dire que toutes les couches de la société sont représentées à l’assemblée nationale au motif qu’il y siège un député “salarié agricole” (Jean Lasalle).

Mais si on prend au sérieux cette notion, que pourrait-elle dire d’intérêt ? Comment pourrait-elle nous aider à comprendre cette Balkanysation qui touche en priorité les plus riches ?

Contrairement à ce que semble dire les articles susmentionnés, Orwell ne prétend pas que le peuple est “par essence” meilleur mais plutôt que la morale commune s’impose aux individus d’autant plus qu’ils sont pauvres. Comme le dit le philosophe Quentin Dittrich-Lagadec dans son mémoire :

Évidemment qu’il ne s’agit pas d’une compétence innée au sens strict, il ne peut être question que d’une compétence qui émerge d’un contexte et d’une position sociale donnée. Dans ce cadre de réflexion, l’idée d’une décence commune que les classes populaires auraient davantage que les élites ne semble plus si étrange, au contraire.

Comme le rappelle Bruce Bégout¹⁰, la décence commune est une notion “négative”. Elle ne dit pas ce qu’on doit faire mais ce qu’on ne doit pas faire.

Or n’est-il pas logique que les classes populaires aient un sens “plus aigu” de ce qui ne se fait pas ? Tout simplement car leur contexte social laisse moins de marge d’erreur.

Lorsque vous n’avez pas de pouvoir, lorsque vous n’êtes pas un puissant, il y a des choses que vous ne pouvez pas vous “permettre” ou plutôt il y a des choses que votre environnement ne vous permet pas. Comme le dit Michéa :

Vous êtes pauvres et il vous prend l’envie de chier sur le boulanger parce que la baguette de la veille n’était pas assez cuite ? Vous ne rentrerez plus dans la boulangerie. Le boulanger n’est pas à la vente d’une ficelle près.

Vous êtes ultra riches et vos papilles sont également sensibles à la cuisson de la baguette ? On trouvera bien plus facilement des excuses à vos impolitesses. Votre chauffeur réceptionnera les excuses du boulanger pour cette baguette (qui était “effectivement bien trop cuite”) et peut-être même que le prochain pain aux graines de sésames bio portera votre nom : le Bolloré.

De toute manière, au pire, vous rachèterez la boulangerie.

C’est comme dans ces films qui se déroulent au XIXème siècle où on voit une mère tenter de maîtriser la fougue d’une de ses jeunes filles qui veut envoyer un prétendant dans les ronces au simple motif que celui-ci ne lui plaît pas (mais quelle idée…). On entend alors de la bouche de la mère paniquée :

En vérité, elle pourrait tout à fait se le permettre mais pas son environnement pour qui elle deviendrait un immense fardeau :

Une vieille fille pauvre était un poids insupportable pour son entourage tandis qu’on s’acharnait à apporter des chocolats à la vieille tante acariâtre, aussi riche que sans héritier. Que personne ne puisse la piffrer ne changeait rien à l’histoire.

Les riches peuvent s’autoriser des entraves à la décence qui sont impensables aux communs des mortels.

En prétendant l’existence d’une décence ordinaire, on ne prétend pas que tous les membres des classes populaires sont des êtres moraux supérieurs et que tous les riches se répandent dans l’immoralité et le vice le plus extrême. Parler de décence ordinaire, c’est simplement émettre l’hypothèse qu’il y a une sur-représentation d’une certaine décence chez les uns et une sous-représentation de celle-ci chez les autres.

La décence commune n’est pas innée chez les classes populaires, il s’agit juste d’une compétence qu’ils sont obligés d’acquérir s’ils veulent survivre. Les classes populaires n’ont tout simplement pas le luxe d’une extraordinaire indécence.

N’est pas Balkany qui veut !

Paix et santé,

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SOURCES / LIENS / POUR ALLER PLUS LOIN :

¹ Accrochez vous, l’interview de BFM comporte des passages lunaires : https://youtu.be/kkbuwJo5IRo (lien externe) (je ne l’ai pas regardé en entier, le matinaute (lien externe) de Schneidermann à ce sujet m’a amplement suffit)
² Dans un passage de son essai l’enracinement (lien externe) (p:21-22), la philosophe Simone Veil promeut une échelle de punition qui suit une logique plus ou moins inverse : les cols blancs devraient être davantage punis que les cols bleus, pour les mêmes délits-crimes.
³ L’interview (lien externe) de la procureure d’Evreux sur RTL 
Bruce Bégout dans son texte : “Vie ordinaire et politique, G. Orwell et la common decency (lien externe)” (p:102)
Orwell et la common decency : des récupérations parfois douteuses (lien externe)” par Pierre-Louis Poyau 
Même article “Orwell et la common decency : des récupérations parfois douteuses (lien externe)
Critique au demeurant très intéressante du philosophe Jean-Claude Michéa par Frédéric Lordon “Impasse Michéa (lien externe)
Sisisisisi, c’est sur le site officiel (lien externe) de l’assemblée nationale
Mémoire “Conceptualizing a non-concept: defining Common decency (lien externe)” de Quentin Dittrich-Lagadec
¹⁰ Bruce Bégout dans l’émission “Avoir raison avec George Orwell (lien externe)
¹¹ Transcription (lien externe) verbatim d’un extrait d’entrevue, par Stéphane Stapinsky

En vidéo :