Quelles armes contre la propagande de guerre à l’heure de l’économie de l’attention ?

Sur un sujet tel que celui-ci, l’impossibilité de la neutralité et de l’objectivité est encore plus évidente que pour d’autres. Je ne ferai par conséquent pas semblant d’en être capable. Ceci étant dit, je vais tenter de formuler les choses de telle manière que tout le monde puisse en retirer quelque chose, quel que soit le narratif auquel il ou elle souscrit.

I) Propagande de guerre : de quoi parle-t-on ?

On s’épargnerait une grande partie des écharpages si on prenait tout d’abord quelques minutes pour s’accorder sur des définitions et des notions communes. Il y a deux distinctions sur lesquelles il me semble bon de s’attarder.

Distinction 1 : la sincérité

Est ce que celui qui émet le message tente de convaincre son interlocuteur de manière sincère ou bien essaie-t-il de le manipuler et de le tromper ?

Si je tente de vous convaincre en vous partageant toutes les informations dont je dispose dans le but que vous en arriviez aux mêmes conclusions que moi, il s’agit d’une simple activité de “plaidoyer”. Je plaide en faveur de ma compréhension du monde. C’est ce que je fais par exemple tous les jours depuis une dizaine d’années au sujet du changement climatique ou bien du péril algorithmique que les GAFAMs et l’économie de l’attention¹ nous font courir. Je peux me tromper et entraîner les autres dans mes erreurs mais ce sera de bonne foi. Je suis sincèrement convaincu que la probabilité des catastrophes augmentera si on ne prend pas ces problématiques à bras le corps et j’en expose toutes les raisons.

Au contraire, on peut volontairement omettre certains faits ou bien en inventer dans l’intention d’amener son interlocuteur à penser exactement comme nous voudrions qu’il pense. Il est d’autant plus facile de convaincre quelqu’un que “le camp X n’est pas si méchant” si on omet et minimise tous ses crimes tout en inventant des crimes au camp Y. Lorsqu’un gouvernement diffuse des informations qu’il sait “fausse”, ce n’est pas la même chose que lorsqu’un individu la propage en pensant sincèrement qu’elle est vraie.

La fameuse stratégie du doute² utilisée par les industries de tabac dans les années 70 et par les climato-sceptiques dans les années 90 est une magnifique illustration de cette distinction. Les industries qui instillaient du doute quant aux méfaits du tabac n’en avaient, quant à elles, aucun. Nombre de ceux qui ont continué à fumer ont par contre sincèrement cru que ce doute existait.

De la même manière, il est difficile de croire que l’armée et les institutions Russes n’étaient pas au courant des exactions commises à Boutcha. La Russie a pourtant tenter de répandre après la découverte macabre, un narratif visant à instiller le doute dans l’opinion publique occidentale en ironisant sur la situation³ :

L’air de dire :

Même si la force de ce narratif s’étiole au fur et à mesure que les preuves s’amoncellent , cette stratégie a permis de gagner du temps et a minimisé dans l’opinion publique l’effet de la déflagration première. On pourrait pour cette première distinction dessiner le spectre de l’honnêteté du créateur/diffuseur de l’information :

Une fois qu’on est au clair sur l’intention du créateur/diffuseur de contenu, on peut s’intéresser à la véracité de ce qui est dit : s’agit-t-il d’informations factuelles ?

Distinction 2 : la véracité

Même si discerner le vrai du faux en 2022 devient en soi un défi, cela reste réalisable même si nous devons toujours rester conscients que notre jugement s’inscrira toujours dans un certain cadre de référence et relèvera forcément d’une certaine compréhension du monde. Il est par exemple très peu probable que j’ai les mêmes jugements quant à ce qui est vrai qu’une personne pour qui le cadre de compréhension du monde est le contrôle de l’espèce humaine par les reptiliens.

Cette difficulté à discerner le vrai du faux ne m’empêche cependant pas de tiquer lorsque je lis dans un article que Biden voulait dès le 8 Février 2022, c’est-à-dire 15 jours avant l’invasion Russe en Ukraine, fermer North Stream 2 :

Bizarre, bizarre…

Et j’ai bien raison de tiquer puisque lorsque je clique sur la source sensée être à l’origine de cette affirmation, je m’aperçois que ce qu’a dit Biden, c’est qu’il mettrait fin à North Stream 2 SI la Russie décider d’envahir l’Ukraine.

Ce qu’a dit Biden n’a du coup … pas grand chose à voir avec ce que lui fait dire l’article :

Dans ce cas-là, on parvient à définir ce qui est factuellement faux car il s’agit d’une information fausse selon les propres sources de l’article. On est ici au coeur de la forge à désinformation : l’information est transformée en désinformation sous nos yeux ébahis.

Par contre si on me livre une information moins extraordinaire selon mon cadre de référence telle que :

Là c’est différent. Cette information ne vient pas percuter frontalement ma compréhension du monde. Quelle que soit la peur que provoque en moi les conséquences de la diffusion, l’exagération et la non contextualisation d’un tel fait, je sais qu’il y a toutes les raisons de penser qu’il est factuellement vrai. Il y a par exemple des vidéos qui ont été diffusées où on pouvait voir des soldats ukrainiens abattre des soldats russes déjà hors d’état de nuire et on n’a, à notre niveau, pas plus de raisons de douter de ces indices convergents que des indices tout aussi convergents qui racontent les monstruosités perpétrées par l’armée russe.

Confronté à de telles évidences, ma compréhension des événements me poussera à rappeler qui est l’envahisseur et quelle est l’ampleur des crimes respectifs tout en admettant la véracité de ce fait-là.

Quand on est face à une information factuellement vraie mais qui ne reflète pas la situation dans sa globalité selon notre compréhension, il faut à tout prix commencer par reconnaître la validité de l’information avant de la recontextualiser.

Quand on est face à un pur mensonge en revanche, on doit simplement essayer de prouver qu’il s’agit d’un mensonge. Cette deuxième distinction, on pourrait elle aussi la dessiner sur un spectre, celui du degré de véracité d’une information :

Si on coordonne les deux spectres, on se retrouve alors avec une magnifique matrice dans laquelle on peut distinguer 4 zones différentes correspondant à 4 types de contenu et 4 stratégies de discussion distinctes :

Une dernière notion qu’on pourrait rajouter aux deux premières (mais la visualisation en 3D n’étant pas mon fort, on se contentera de matrice à deux dimensions) est la distinction essentielle entre faits et interprétations. Il est extrêmement tentant de faire passer (intentionnellement ou non) ce qui relève de notre interprétation pour quelque chose de “factuellement vrai”. On part d’un fait réel pour en déduire une interprétation qu’on espère auréolée du label “factuellement vrai” hérité du fait réel sur lequel elle se base.

Ex : “Le nombre de pays membres de l’OTAN a augmenté ces trente dernières années” -> factuellement vrai.

“C’est à cause de cet élargissement que la Russie s’est sentie menacée et a envahi l’Ukraine qui allait devenir membre de l’OTAN” -> interprétation que le pape, Mélenchon et la Russie partagent.

Ça marche bien évidemment dans l’autre sens :

“Les USA n’envoient pas de forces armées en Ukraine” -> factuellement vrai.

“S’ils n’envoient pas de troupes en Ukraine, c’est parce que les USA n’ont aucun intérêt à affaiblir le régime russe” -> interprétation partagée par… pas grand monde.

II) Non seulement nous habitons sur des planètes informationnelles différentes mais en plus elles s’éloignent.

Quand on consomme de l’information sur un sujet avec autant d’enjeux politiques et géo-stratégiques que la guerre actuelle, il faut être conscient des forces animant la propagation des différents récits. Si on ajoute l’économie de l’attention à ces dynamiques de récits de guerre, on obtient un cocktail dont la stabilité est digne de Tchernobyl au moment de la fonte du noyau.

L’économie de l’attention ne crée pas le problème des bulles de filtres et des caisses de résonance informationnelles mais elle l’amplifie terriblement.

Avant lorsqu’une dispute éclatait autour de la bûche de Noël, les incitations à se rabibocher avec tonton Jacques, raciste sur les bords (et au milieu), étaient énormes. Il y avait un véritable enjeu à se quitter “en bons termes” car on se disputait le plus souvent avec des gens qu’on était amené à revoir, ce qui rendait le coût de la brouille élevé.

Le prix à payer de la dispute est aujourd’hui quasi nul. Sur Twitter, il est tellement facile d’appeler tonton Jacques un troll et d’être agressif qu’on serait bêtes de s’en priver. On pourra ensuite s’en retourner dans notre bulle informationnelle pour afficher fièrement le blocage, signe évident de notre bravoure numérique.

Les réseaux sociaux, c’est comme un repas de Noël qui vrille au sein d’une famille qui sait qu’elle ne se verra plus jamais : on ouvre les vannes, on vide les placards et on brûle la baraque en guise de dessert. Ca fait peut être du bien mais derrière, la capacité à faire famille est compromise...

Les réseaux sociaux en temps de guerre, c’est le même repas de Noël mais avec alcool à volonté et la dinde truffée aux méthamphétamines.

Et puis il faut reconnaître la difficulté intrinsèque de la tâche actuelle : faire sens d’un monde de plus en plus rapide et complexe. Comment est-il possible de s’y retrouver quand nous sommes plongés au beau milieu d’un jeu d’informations à 18 bandes ? Certains en sont en ce moment à penser que la vidéo où Poutine s’agrippe à la table tel Jack à une porte au milieu des icebergs pourrait être un coup monté de la Russie pour laisser penser Poutine malade et donc prêt à toutes les dingueries nucléaires possibles…

Nos bulles informationnelles se transforment aujourd’hui en de véritables planètes informationnelles, de plus en plus indépendantes et éloignées. Et qu’importe finalement si je suis vraiment sur la “bonne” planète informationnelle, le constat qui nous touche tous et sur lequel nous nous accordons est qu’elles s’éloignent.

Cet éloignement provoque un problème insoluble auquel nous avons tous fait face durant la crise sanitaire et qui recommence, quasiment à l’identique, avec la guerre Russie-Ukraine :

Nos différents fleuves informationnels ne prennent plus leur source au même endroit.

C’est probablement le plus gros symptôme de cet effet de Hubble informationnel dont on vient de parler : la liste des sources d’information reconnues par tous comme des sources de confiance s’est réduite depuis des années jusqu’à ne plus en contenir aucune. Il n’existe plus aujourd’hui de sources dignes de confiance pour tous. Dès lors que ce cap fut passé, des planètes informationnelles indépendantes ont commencé à se former :

C’est ainsi que les médias sérieux des uns deviennent les merdias des autres et vice versa.

III) Comment rapprocher les planètes informationnelles ?

C’est un sujet infiniment complexe et bien plus global que la guerre en Ukraine. De plus, il m’intéresse beaucoup trop pour l’évacuer en une sous partie d’un article. En attendant une série d’articles où je détaillerai ma pensée sur le sujet, voici une série d’articles où j’avais commencé à poser quelques bases :

Post Vérité - Après La Bière
Read writing about Post Vérité in Après La Bière. Comprendre le monde pour mieux le changer.apreslabiere.fr

En attendant de résoudre la polarisation politique, la faim dans le monde, le risque nucléaire et bactériologique, l’affaiblissement des démocraties et le changement climatique, une question subsiste :

IV) Comment se constituer sa propre petite planète informationnelle et optimiser ses chances d’être aligné avec la réalité ?

Lorsqu’on est conscients que tous les récits sont orientés, quelles peuvent donc être les stratégies pour trouver son chemin dans la jungle informationnelle ?

Quelques méthodes que j’applique (liste non exhaustive et qui a pour vocation à évoluer, notamment avec les méthodes et les stratégies que vous me partagerez)

1) Se méfier des sources médiatiques dont la grille de lecture est insensible aux événements

Un récit médiatique doit se mettre à jour et s’adapter aux événements et non l’inverse. On aura ainsi la puce à l’oreille des récits qui tordent les événements afin de pouvoir les absorber dans un récit inébranlable. Chaque événement sera tordu jusqu’à ce qu’il confirme le récit de base. Le récit doit émerger des événements, ce n’est le rôle des événements de s’intégrer à un récit leur pré-existant.

Par exemple, le premier récit médiatique qu’on a entendu laissait plutôt penser que la Russie allait écraser l’Ukraine. Les événements ont fini par rendre ce récit complètement caduque. Ainsi je donne désormais du crédit à tous les intervenants qui ont reconnu s’être lourdement trompés et dont le récit s’est adapté aux événements. Reconnaître s’être trompé c’est se donner une chance d’enrichir notre récit et notre compréhension du monde en y intégrant … la réalité.

2) Que racontent les informations sur lesquelles tout le monde s’accorde et que ne peuvent-elles pas raconter ?

On a de plus en plus d’informations en sources ouvertes, c’est-à-dire une information dont on connaît l’origine et que tout le monde peut, à priori, vérifier. Ce travail collaboratif à grande échelle, indépendant du financement des états, fait par de nombreux bénévoles geeks derrière leur écran a permis par exemple de résoudre le mystère du vol MH117¹⁰. Cette Open Source intelligence nous permet aujourd’hui d’avoir des infos fiables et relativement neutres sur le conflit actuel¹¹.

De la même manière les discours de Biden, de Zelensky, de Poutine sont tous accessibles. Libre à nous de les lire pour savoir ce qu’ils disent et ne disent pas. Qui utilise le champ lexical et les métaphores les plus à même de déboucher sur des génocides ?

3) Avoir toujours en tête si ce qu’on lit, est de l’ordre du “fait” ou de l ’ ”interprétation”

Dans certains articles et dans la bouche de certains politiques, on va par exemple passer sans prévenir du fait incontestable de la demande d’adhésion de la Finlande à l’OTAN à une interprétation tout à fait contestable et paternaliste qui voudrait que c’est en fait l’OTAN qui annexerait la Finlande. Cette interprétation se base sur une remise en question radicale de la capacité de certains pays à faire preuve d’une quelconque souveraineté. On peut estimer qu’il s’agit d’un débat intéressant mais il est essentiel d’assumer qu’on défend ici une interprétation et rien d’autre.

4) Donner de l’importance à la cohérence et la rigueur des raisonnements exposés dans les contenus

Si un raisonnement vous semble fumeux, souvent, c’est qu’il l’est. Les traces de malhonnêtetés évidentes sont autant d’incitations à prendre cette source avec toutes les pincettes qu’il se doit. Lorsque vous lisez un article et que vous voyez par exemple des choses qui selon votre compréhension de la situation sont étranges, allez voir la source de l’affirmation car comme le dit l’adage :

Il se peut même que la source citée ne dise absolument pas ce que l’article lui fait dire… C’est d’autant plus souvent le cas que le paragraphe est incompréhensible et incohérent.

J’espère que ces quelques éléments de compréhension vous seront utiles dans le dédale informationnel que l’avenir nous promet. N’hésitez pas à me donner vos stratégies et vos techniques pour survivre dans cet univers informationnel hostile, ça m’intéresse et ça intéresse probablement toutes les personnes qui sont arrivés jusque là !

En attendant, je vous souhaite

Paix et santé,

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SOURCES / LIENS / POUR ALLER PLUS LOIN :

¹ Dans ma dernière chronique Arrêt Sur Images (lien externe) où je m’énerve de nouveau contre Twitter (si vous voulez avoir accès à une chronique, dites le moi, je peux les offrir)
² Lire le livre “Les marchands de doute (lien externe)” consacré au sujet ou bien regarder un des documentaires consacré à la thématique.
³ Pour celles et ceux qui ont manqué cet épisode tragique et les premières étapes de la désinformation sur le sujet, vous pouvez commencer par cet article du New York Times (lien externe).
Cet article (lien externe) est un magnifique exemple (selon moi) de tout ce qui ne va pas.
Pas besoin d’aller plus loin que le titre de l’article source (lien externe)
Mélenchon a soutenu cette vision de nombreuses fois ((lien externe) par exemple), il a souvent parlé de l’OTAN qui annexe (notamment sur son blog (lien externe)), le pape dans un “bothsidism” jésuite est sur la même ligne (lien externe).
Ça évoque le scénario de Climax (lien externe) : une célébration de fin de répétition générale qui tourne mal avec un punh trafiqué.
C’est en tous les cas ce que dit Benjamin Haddad dans cet épisode (lien externe) de “C’est dans l’air” (40;00).
Pour celles et ceux qui ont pas la référence ou qui sont nostalgiques, la fameuse scène (lien externe) du Titanic où Rose laisse Jack s’agripper à la porte
¹⁰ Voir cette passionnante conférence sur l’intelligence en source ouverte où l’enquête collective sur le vol MH117 est évoqué
¹¹ Quelques comptes twitter OSINT : bellingcat (lien externe), coupsure (lien externe), casus belli (lien externe)