Liker n’est pas voter 4 piliers pour un numérique (vraiment) démocratique

Cet article est le script de la vidéo ci-dessous. La version podcast est (lien externe)

Lui c’est Shou Zi Chew, le CEO de TikTok et effectivement, à chaque fois que je swipe, que je like et que je partage, je donne mon avis, mais est ce que je vote vraiment comme le prétend Shou ? Dans ce passage, il sous-entend que Tiktok aurait un fonctionnement démocratique étant donné que les amplifications algorithmiques sont en effet basées sur nos interactions. Ces interactions, il choisit de les qualifier de “vote” : et c’est surtout pas innocent.

Zhou avec son “vote” comme Musk avec son “town square”² tentent de faire quelque chose d’extrêmement simple : nous faire croire que les plateformes qu’ils contrôlent seraient des espaces où une véritable démocratie, bien plus directe, s’exerce. Le pouvoir au peuple cliqueur en quelque sorte.

Alors bien entendu, on sent bien qu’ils nous prennent pour des énormes pigeons mais êtes vous vraiment capables de dire en quoi le swipe n’est pas un vote ?

Perso, quand j’ai entendu cette take, j’ai commencé par régurgiter du café et ensuite, une fois le péril mortel écarté, j’ai terminé ma tasse en me demandant : “purée, mais c’est pas si con, pourquoi c’est pas un vote ?”

C’est en les prenant au pied de la lettre et en questionnant leurs prétentions démocratiques qu’on peut clarifier comment devraient fonctionner des plateformes vraiment sociales et démocratiques.

Dans cette vidéo, nous allons voir pourquoi, en dépit de leurs discours marketing, ces plateformes ne sont pas du tout démocratiques et, sur cette base, nous allons identifier 4 piliers qui permettraient aux réseaux sociaux de devenir des plateformes démocratiques et réellement pro sociales. 📽️

Passons sans plus attendre à la première propriété essentielle à tous systèmes démocratiques, celle qui distingue le swipe du vote : la transparence des lois et des processus, notamment ceux qui régissent les élections.

1) Pilier 1 : Comptabiliser les voix de manière transparente et vérifiable

Lorsque nous allons voter, nous connaissons le processus. Pendant les cours d’éducation civique, on nous a expliqué comment un ou une maire était élu et comment fonctionnait l’élection présidentielle uninominale à deux tours. Même si on continue à buter sur le uninomitruc, on a plus ou moins en tête la manière dont notre voix va être comptabilisée, ce qu’elle signifie et le poids qu’elle va avoir par rapport à toutes les autres. On a aussi en tête qu’il y a une procédure bien précise : en premier lieu il faut s’inscrire sur une liste électorale, puis le jour du vote, des gens vont nous demander nos papier d’identité, on va signer un registre, on va refermer le rideau de l’isoloir, on va zieuter dans la petite corbeille pour faire des pronostics en fonction des bulletins qui y ont été jeté et puis on attendra l’énergique “à voter” qui concluera la partie pro active de notre participation démocratique…

C’est d’ailleurs parce qu’on sait comment ça fonctionne qu’on est par exemple conscient des risques de dispersion au premier tour d’une élection à deux tours.

Si on n’avait pas cette connaissance, il n’y aurait pas de vote utile. Lorsque le fonctionnement est opaque, il est plus difficile de savoir comment optimiser son vote et seuls certains pourront investir l’énergie et l’argent pour y parvenir.

Pour qu’on puisse parler de vote démocratique, il faudrait que tous les votant aient la même connaissance quant à la manière dont il va être comptabilisé. Or comment est comptabilisée mon like sur TikTok précisément ? Si je savais que mon commentaire de rageux sous une énième interview de Yann Lecun³ allait augmenter les probabilités que l’algorithme propose une autre de ses interviews en suivant, est ce que je le ferai ?

Justement, la plupart d’entre nous, on n’en sait rien. Mais ce n’est pas le cas de tout le monde. Les enjeux informationnels et donc politiques sont tellement énormes que ça crée un incitatif monumental à décoder les IA de recommandation afin d’en exploiter le fonctionnement et les faiblesses. Il se crée alors un immense marché où on peut vendre et acheter à prix d’or tout un tas de services qui permettront en fait de truquer le vote. Qu’importe si on appelle ça marketing, relation publique, Optimisation pour les moteurs de recherche, ce dont on parle c’est de truquer le fameux vote de “zhou”. Cette opacité génère une asymétrie d’information énorme entre nous les citoyens lambdas et les organisations qui décident d’investir massivement dans cette guerre informationnelle et ça, c’est tout sauf démocratique.

En fait aujourd’hui, quand on “vote” sur Tiktok ou sur une autre des grandes plateformes, c’est littéralement comme si on élisait des représentant sans vraiment savoir le nom inscrit sur notre bulletin ni même comment il allait être comptabilisé, à côté d’autres votants qui eux connaitraient toutes les règles sur le bout des doigts; le tout conçu et surveillé par la plateforme elle-même. On est sur de la grosse grosse démocratie donc

Cette nécessité de transparence et d’applicabilité, c’est la raison pour laquelle les plateformes comme Tournesol, pol.is, decidim ou agora citizen décident d’adopter des licences ouvertes. Bien entendu, ça facilite l’adoption, la modification et les améliorations par la communauté des développeurs mais aussi et surtout ça permet aux individus de comprendre comment leur participation va influencer les résultats, voire pour les plus sceptiques de vérifier qu’elle a bien été prise en compte comme annoncé dans les codes publiés des logiciels.

La plateforme Tournesol est une plateforme où on vote pour les vidéos qu’on voudrait voir massivement recommandées en les comparant les unes aux autres.

Les vidéos qui bénéficient d’un grand nombre de comparaisons positives obtiennent un meilleur score, un peu comme un joueur d’échecs obtient un bon score ELO en se “comparant positivement” à beaucoup d’autres joueurs, en les battant quoi.

C’est pour répondre à ce besoin de transparence que nous aimerions développer sur Tournesol un mécanisme rendant visible à l’utilisateur l’influence qu’a eu son vote, autrement dit sa comparaison, sur le score Tournesol des vidéos comparées. L’utilisateur qui vient de comparer deux vidéos saura si cela a fait grimper ou chuter les notes de ces vidéos et puis de combien.: 2, 5, 7 points ?

La plateforme pol.is (lien externe) tente également de rendre visible l’influence de la participation de chacun. Si vous n’en avez jamais entendu parlé, sachez que Pol.is (lien externe) est une plateforme où chacun va voter sur des propositions répondant à l’objet d’une consultation. Une consultation prend la forme d’une question ouverte sur un sujet controversé, comme par exemple celle que nous avons lancée avec Lê il y a quelques semaines… mois “Quels messages et quelles propositions soutenir collectivement au sujet de l’IA ?”⁴.

Lors d’une conversation pol.is (lien externe), les participants et participantes peuvent alors se positionner par rapport à des propositions déjà faites et en écrire de nouvelles qui seront ensuite soumises aux autres. L’une des forces de pol.is (lien externe) est que l’algorithme, en analysant tous les votes, détecte les motifs de vote et met en évidence des communautés de votants qui ont des comportements de vote similaires.

Lorsqu’on vote sur les propositions d’une conversation pol.is, on peut voir en live comment chacun de nos votes fait évoluer cette cartographie des différents regroupements émergeant de la consultation. On observera potentiellement que notre dernier vote a changé la face de la consultation en faisant passer le découpage de 2 à 3 regroupements. A chaque vote, on verra également évoluer notre propre positionnement dans cette cartographie. Ainsi, si deux groupes ont émergé des votes qui ont précédé les vôtres, vous pourrez à chacune de vos prises de position savoir si celle-ci vient de vous rapprocher du groupe A ou bien du B.

Alors bien sûr, que ce soit dans pol.is ou dans Tournesol, il y a encore un énorme travail de vulgarisation et d’explicabilité à mener⁵. Plus les principes et le fonctionnement seront connus et compris de tous et plus ces plateformes seront réellement démocratiques. Il faut toutefois garder à l’esprit qu’un arbitrage difficile devra toujours être fait entre, d’une part, l’explicabilité et la transparence totale, et d’autre part, l’efficacité, à lutter contre la polarisation notamment.

Une autre chose à laquelle on s’attend sur une plateforme démocratique, c’est que le droit de “vote” soit réservé à des “humains” authentiques…..

2) Pilier 2 : Assurer la robustesse des IA de recommandation

S’il y a bien une chose qu’on a compris avec l’élection présidentielle roumaine de fin 2024, c’est que la plateforme Tiktok n’était pas robuste face à la fabrique de faux mouvements d’opinion appelé “astroturfing” ou “similitantisme” en québécois.

Plusieurs techniques peuvent être utilisées pour créer ces faux mouvements spontanés mais dans un univers où la diffusion de l’information est contrôlée par des IA de recommandation, ceux qui ont plus d’informations quant à leur fonctionnement peuvent tout simplement en exploiter les faiblesses.

Comme l’a bien montré et expliqué Florent Lefebvre dans une étude⁶, la manipulation des élections générales en Roumanie est un cas d’école de similitantisme. Cette campagne a exploité une caractéristique bien précise de l’IA de recommandation de Tiktok : celle-ci prend en compte le contenu des commentaires sous une vidéo pour choisir la prochaine vidéo qu’elle vous collera sous le nez.

Ce qu’on fait les attaquants est donc extrêmement simple : ils ont créé des armées de bot pour inonder toutes les vidéos Tiktok des candidats à l’élection de commentaires en mode “Go Georgescu” pour que ses vidéos soient ensuite massivement recommandées par l’IA. Alors est ce que ça a beaucoup influé ou pas sur les élections, je vous laisse juger mais quand on voit la courbe de l’évolution des sondages, on sent qu’un phénomène pas tout à fait organique est sans doute à l’oeuvre :

Aujourd’hui sur la plateforme démocratique de Zhou, avec l’astroturfing, c’est un peu comme si des entreprises avec des intérêts privés ou des partis pouvaient venir bourrer les urnes dans des proportions complètement insensées

Face à ce type d’attaques, il faut absolument que les plateformes puissent garantir que les acteurs s’exprimant sont des acteurs authentiques. C’est pour cela que pour pouvoir influer pleinement sur les scores Tournesol, il faut s’être inscrit avec un email reconnu comme étant fiable, c’est à dire un nom de domaine avec lequel il ne sera pas possible de générer 1000 emails afin de créer 1000 compte tournesol pour pouvoir truquer les recommandations. Autant dire qu’avec mon email en apreslabiere.fr (lien externe), c’était un peu mort et j’ai donc dû faire appel à un second mécanisme : un système de garant où quelqu’un qui est déjà reconnu comme ayant un compte authentique sur la plateforme Tournesol garanti qu’il y a bien un humain derrière cet email chelou.

Après, dans un contexte où l’autoritarisme monte, on comprend assez facilement la réticence de certains à s’inscrire sur des plateformes où ils vont exprimer des avis finalement très politiques à l’aide d’un email qui les identifie. Parce que oui, dire que cette vidéo là est celle que je recommande le plus sur Youtube, c’est un avis extrêmement politique. Ce qu’on veut c’est garantir à la fois qu’on a à faire à un humain et que les idées de cet humain resteront anonymes. Et ce problème n’est pas nouveau dans l’organisation démocratique, c’est d’ailleurs sa résolution qui a donné lieu à la plus grande innovation technique de ces derniers siècles en termes de démocratie : le vote à bulletin secret⁷.

Le vote à bulletin secret est une telle évidence aujourd’hui qu’on a du mal à le considérer comme une “innovation”, à fortiori “grande” mais c’est oublié que depuis la démocratie athénienne, les pratiques démocratiques ont finalement évolué extrêmement lentement.

Et l’équivalent du vote à bulletin secret pour les plateformes numériques, ça existe en partie. On peut par exemple prouver qu’on rempli les conditions nécessaires à la participation à un vote numérique, sans pour autant transmettre son identité. En gros je peux prouver à une plateforme que je possède bien un passeport français sans jamais avoir besoin de le transmettre. Des plateformes basées sur un tel système d’authentification garantirait à la fois l’anonymat à celles et ceux qui expriment leur opinion et le fait que les participants s’exprimant soient bien des humains ou bien des citoyens de tel ou tel pays.

C’est d’ailleurs une des grosses limites de la plateforme pol.is (lien externe), il n y a pour l’instant pas vraiment de système de login. C’est pour cette raison que la consultation que nous avons faite nécessitait une certaine dose de confiance car j’aurai très bien pu déployer mon armée de bot apreslabiere.fr (lien externe) en faveur de la proposition 5

Mais ça ne suffit pas pour être une plateforme numérique démocratique d’arriver à dégager les bots et de n’avoir que des votants en chair et en os, il faut également parvenir à récolter les votes de la partie informée de chacun d’entre nous.

3) Pilier 3 : Collecter les avis “réfléchis”

Dans une démocratie, on tente, autant que faire se peut, de collecter les avis “réfléchis” des citoyens.

Pour vulgariser le concept, j’aime bien dire qu’on a tous 2 personnes un peu différentes aux manettes du vaisseau humain dans lequel nous sommes embarqués. Moi par exemple, quand je vais me coucher et que je me projette dans la journée de demain, j’imagine toujours qu’au réveil, je lirai un livre extrêmement intelligent en buvant une tisane bio avant de travailler sur un script pendant quelques heures en mode “deep focus” avant de finalement sortir du mode avion mais uniquement pour répondre aux messages whatsapp et aux emails importants ; évidemment. Ca c’est ce que se dit le type qui va se coucher et puis il y a le type qui se lève, qui a qu’une envie c’est d’enfourner les dragibus par poignée en regardant des shorts sur les plus gros ollie que les humains n’aient jamais fait…

Ces deux personnes coexistent en permanence et les deux ont leur qualité et leur faiblesse. Je les aime toutes les deux mais si je devais consulter l’une d’entre elles sur qui il faudrait placer à la tête du pays ou sur comment il faudrait réguler les big Tech, je sais très bien vers laquelle je me tournerai. Or les big techs ont très bien compris que pour leur modèle d’affaire, c’était nettement plus rentable de s’adresser à la personne qui a tout le mal du monde à résister aux dragibus. La démocratie selon Chow, c’est comme si dans l’isoloir, on nous bombardait d’actualités sensibles spécifiquement conçues pour susciter chez nous des réactions émotionnelles fortes, indignation, colère, rage...

Démocratiquement, on continue de ramer très fort au tiktokistan

Au contraire des big tech, je vais profiter d’avoir accès en ce moment à votre partie réfléchie pour vous demander de vous poser sincèrement la question de : “est ce que ça serait pas une bonne chose à faire de soutenir le modèle d’affaire d’ApresLaBiere ?”. Et oui, parce que pour continuer à résister aux sirènes des RS et du clash tout en continuant à faire un travail que j’espère sérieux et divertissant le ventre pas trop vide, j’ai besoin de financement. Donc si vous voulez que je continue de plus belle à vulgariser et à diffuser du contenu sur les enjeux informationnels et démocratiques, le lien tipeee est juste là.

Ou bien encore mieux faites moi intervenir en conférence (lien externe) sur ces sujets.. Et si vous êtes en galère, croyez-moi, je comprends, n’hésitez pas à simplement diffuser la vidéo en la partageant manuellement ou bien en nourrissant l’algorithme. Je vous ferai pas l’affront de vous dire comment, je sais que vous savez faire. Et merci vraiment aux parties réfléchies de mon audience qui font déjà l’effort de me soutenir.

En tous les cas, ce sont ces parties réfléchies des citoyens qui sont censées être à la base du fonctionnement de nos démocraties. Celles-ci ont mis en place des règles et des principes qui permettent de recueillir les votes du côté réfléchi des citoyens. Lors des élections, une trêve médiatique commence le vendredi soir précédant le dimanche du vote. Elle a pour ambition de laisser un moment de réflexion aux citoyens afin que leur choix ne soit pas influencé par une dinguerie de dernière minute.

De la même manière, les règles du conclave de l’élection papale encouragent la réflexion. Dès le début du processus d’élection du nouveau pape, les cardinaux sont enfermés “cum clave”, c’est-à-dire avec une clé en latin, d’où le nom “conclave”. Les cardinaux sont alors coupés du monde jusqu’à ce qu’ils se mettent d’accord sur le nom de leur prochain leader.

Historiquement, ça n’est pas vraiment pour protéger leur réflexion qu’on a commencé à mettre les mettre sous clés mais plutôt parce que les catholiques du XIIIème siècle trouvaient que 2 ans et 9 mois pour élire un nouveau pape, c’était quand même un peu long⁸. Impatients, ils ont enfermé les cardinaux en mode coup de pression : “vous sortez pas tant que vous vous êtes pas mis d’accord”…

Mais 8 siècles plus tard, alors que les élections papales ont clairement gagné en efficacité, on constate que la pratique est restée, notamment parce qu’elle a d’autres intérêts : préserver l’élection du pape de toute tentative d’influence extérieure et permettre à la partie réfléchie des cardinaux de voter.

Cette incitation au temps long de la réflexion, c’est ce que Tournesol cherche à reproduire.

Tout d’abord en étant très clair sur ce que “signifie” un “like” ou bien dans le cas de Tournesol une comparaison en faveur d’une vidéo plutôt que d’une autre : “cette vidéo plutôt que l’autre devrait être davantage recommandée à tout le monde”. Rien que ça, ça permet de distinguer le like qui signifie “je me suis bien marrer” du like de recommandation où ce qu’on veut dire c’est ““Si cette vidéo était massivement vue, la société fonctionnerait bien mieux“. En effet, mon pouce bleu sous la vidéo des écureuils ninja warrior ne signifie pas vraiment la même chose que celui sous la vidéo de CGP Grey : “This will make you angry”.

Ensuite, une autre manière pour Tournesol de plutôt recueillir les avis réfléchis, c’est d’empêcher les positionnements rapides et instinctifs que permettent les likes et les swipes. Sur Tournesol, l’utilisateur doit choisir parmi les X positionnement possibles d’un curseur, cela crée une friction qui ralentit et encourage la réflexion.

Malgré cette interface pensée pour éviter les comparaisons instinctives et sans réflexion, des motifs étranges sont quand même observés. On constate par exemple que les comparaisons sont souvent à l’avantage de la vidéo vue le plus récemment.⁹

Mais ce biais pour la vidéo la plus récente disparaît dès que les personnes qui comparent prennent le temps d’également comparer les 2 vidéos selon les critères “optionnels”. Lorsque les utilisateurs prennent le temps de se demander également si la vidéo en question est plus distrayante ou plus robuste aux retours négatifs que l’autre, le biais pour la vidéo la plus récente disparaît. Cette tendance semble être une illustration parfaite du “biais de récence” où on donne plus d’importance aux événements récents qu’anciens. L’observation de ce biais dans les comparaisons montre que notre personnage rapide et instinctif parvient quand même à s’exprimer malgré la friction imposée par le curseur.

Par contre, face à la friction de plusieurs curseurs, là il lâche l’affaire et laisse toutes les manettes à notre personnage plus réfléchi.

Le design de pol.is (lien externe) est lui aussi pensé pour contrer l’instinct et les pulsions rageuses des utilisateurs. Dans l’interface de pol.is, l’utilisateur est incité, non pas à critiquer et à clasher les propositions des autres mais à simplement faire de nouvelles propositions et même à faire des propositions qui vont générer une adhésion la plus large possible…

En fait, vous ne pouvez tout simplement pas répondre ou rebondir à une suggestion, même si vous la trouvez totalement éclatée. Vous pouvez simplement faire une nouvelle proposition. Et s’il s’agit en fait d’un commentaire adressé à une proposition bien précise, c’est bien mais vous serez le seul à le savoir parce que personne ne le verra. Pour les autres utilisateurs, ce sera simplement une proposition parmi tant d’autres sans aucune référence à la proposition qui vous a fait monter dans les tours.

Alors chassez le naturel et il revient au galop bien évidemment. Il est fascinant de constater que nous évoluons depuis plus d’une décennie dans des plateformes qui nous ont tellement habitués au clash qu’on l’a métabolisé : c’est devenu un réflexe. Pour certains, s’il existe un champ pour s’exprimer sur une plateforme numérique, c’est forcément pour clasher son prochain.

Par exemple dans la consultation sur l’IA, on a vu arriver dans l’interface de gestion de la consultation, des réponses étranges à la question qui était posée “Quels messages et quelles propositions soutenir collectivement au sujet de l’IA ?” :

Il s’agit simplement d’utilisateurs qui répondaient à des propositions avec lesquelles ils étaient pas tout à fait d’accord. Chacune de ces suggestions a d’ailleurs ce ton caractéristique des échanges numériques et on pressent déjà la discussion riche, sereine et polie qui devrait s’en suivre…

Sauf que pol.is (lien externe) n’est pas une plateforme classique, elle n’est pas conçue pour le clash. Non seulement il n’aura jamais lieu mais on ne saura même pas quelles étaient les propositions qui en ont pris pour leur grade, même pas le modérateur.

Mais c’est quand même fou, même lorsque l’interface est faite pour nous en détourner, nous sommes désormais tellement matrixés qu’on tente quand même de se clasher. Un peu comme si nous gardions l’habitude de signer les documents officiels de manière manuscrite dans un monde où tout se numérise, ça serait complètement con quand même. Et bien là c’est pareil mais avec le clash. Quand je vois le mal qu’on a à se dépêtrer de la signature manuscrite, je me dis qu’il serait vraiment stratégique de modifier l’habitude du clash avant qu’elle soit tellement ancrée dans notre psychologie collective qu’elle survive même sur des plateformes pensées pour le vivre et délibérer ensemble.

Mais pour vivre ensemble, il faut davantage que de ne pas se clasher tous les 4 matins, il faut également avoir un socle commun que ce soit en terme de valeurs, notamment démocratique mais aussi en terme d’information sur le monde. Comment faire démocratie avec des gens qui ne partagent même pas les faits les plus basiques sur ce qui est en train de se passer ? Et c’est une autre différence, peut-être la plus importante et la plus difficile à faire saisir, notamment dans les sphères militantes : pour vivre ensemble, il faut, d’une manière ou d’une autre, avoir un écosystème informationnel qui crée et entretient ce socle commun.

4) Pilier 4 : Construire un socle informationnel commun

Pour qu’une démocratie fonctionne, un socle commun est nécessaire et il ne s’entretient ni ne se construit tout seul. De nombreux mécanismes dont l’objectif est de nous donner la culture commune qui facilite le vivre ensemble existent et sont globalement acceptés. Alors tout le débat se portera évidemment sur ce qu’on doit considérer comme étant une brique essentielle de cette culture commune. Débat complexe et épineux au cœur de nombreuses empoignades mais on remarque qu’il n y a aucun débat sur le fait qu’il est nécessaire qu’une forme de culture commune existe. Il est par exemple assez consensuel de dire qu’il est pratique que la plupart des gens dans une société aient une langue commune. De la même manière, nous sommes globalement d’accord avec le fait qu’il y ait un système éducatif avec des programmes communs. On discute beaucoup de ce qu’il doit y avoir dans ce socle commun de connaissance, c’est-à-dire ce qu’il y a dans les programmes mais on discute très peu du fait qu’un programme commun existe.

Alors bien sûr, on a envie de dire que tout ça, ça ressemble très fort à de la propagande et du matrixage et ça a tendance a ne pas trop plaire à la partie de nous adepte de liberté absolue. Mais j’ai une mauvaise nouvelle, une certaine dose de matrixage est inévitable, ça s’appelle la socialisation et ça a son utilité….

Or aujourd’hui, une grosse partie de l’information que nous consommons ne vient pas de l’éducation nationale ou de l’audiovisuel public mais des réseaux sociaux. Et ceux-ci se sont construits à l’opposé de cette logique de socle commun. Les grandes plateformes ont exploité une capacité technologique nouvelle : la capacité à individualiser les flux d’information. Cette capacité technique leur a permis d’écraser les médias classiques avec qui il partage pourtant le modèle économique. Comme le résumait l’ancien PDG de TF1, Patrick Lelay, dès 2004 :

Big tech / TF1 même combat finalement !

Mais la personnalisation des flux a permis aux plateformes du numérique de conquérir le monde, de rassembler toutes les audiences, toutes les idéologies en les isolant. Là où les médias classiques devaient au moins construire un socle, commun à leur audience, les grandes plateformes se sont extraites de cette contrainte et se sont justement développées sur le fait qu’elles n’ont même pas à s’embarrasser d’un socle commun.

Cela fait 20 ans que la part de l’information que nous consommons et qui n’est absolument pas pensée pour construire un socle commun grandit. La “démocratie des big techs”, c’est un pays où tout le monde, depuis l’enfance, est scotché à sa propre chaîne de télé qui lui dit potentiellement l’exact inverse de celle de son collègue.

Quand les citoyens binge-watchent, c’est la démocratie qui trinque quelque part.

Ces dernières décennies, nous nous sommes dangereusement éloignés de cet équilibre subtil entre “pluralisme” et “cohésion”. Cet éloignement se traduit notamment par l’augmentation de la polarisation émotionnelle et la montée des tensions. Il devient de plus en plus difficile de faire société avec des gens qui ne nous semblent pas vivre dans la même réalité que nous et il devient de plus en plus aisé de les haïr…

Et ce mouvement d’individualisme informationnel n’est pas uniquement le fait des big tech. Aujourd’hui, l’énorme recherche académique sur les IA de recommandation part presque toujours de l’ambition politiquement discutable que celles-ci doivent être optimisées pour la consommation individuelle de chaque utilisateur (et même plus exactement pour sa rétention). Si certaines notions d’équité ou de qualité informationnelle émergent, cette philosophie ultra-individualiste reste largement prédominante. Après bon, connaissant l’influence de l’industrie des Big Techs sur le monde académique en informatique, on est pas non plus mega dépaysés¹⁰ !

Mais concrètement, ça signifie que beaucoup de chercheurs académiques, payés par les contribuables français, en sont venus à accélérer la perte des communs informationnels qui nous permettent de “faire société”.

Sur TikTok et conformément à beaucoup de recherches académiques donc, on ne vote pas pour la société, on vote pour soi même, pour sa propre rétention. En fait, on vote pour s’auto capturer.

Pour parvenir à combler cette fracture informationnelle grandissante, il nous faut remettre du “commun” dans nos diètes informationnelles. Il faut lutter contre l’hyper individualisation de nos feeds et renoncer à des flux qui nous correspondent totalement pour embrasser des flux qui nous font davantage correspondre aux autres. Une partie des recommandations doit nous aider à partager des valeurs, des constats et des envies au nom desquels on dépassera nos différences. Les recommandations doivent créer un peu de commun. C’est au nom du commun qu’on parvient à se faire violence et à dépasser nos différences. Sans commun on se contente d’écraser les différences dans la violence.

Ainsi, dans un système numérique démocratique, le citoyen doit voter non pas pour optimiser ses propres recommandations mais pour des contenus d’intérêt général qui seront diffusés par delà les chambres d’écho. Pour y parvenir, on peut par exemple penser aux “bridging algorithms” ou bien “algorithmes de rapprochement” qui sont précisément conçus pour favoriser la confiance et la compréhension mutuelle entre des points de vue différents.

C’est précisément ce que fait pol.is (lien externe) quand le système de recommandation met en avant les propositions qui ont le plus de chance de générer des consensus transpartisans, c’est-à-dire des propositions qui sont plébiscitées par les groupes qui ont pourtant des motifs de vote différents . Et surtout là où pol.is (lien externe) crée du commun, c’est dans sa manière de présenter les résultats et de donner à tous les participants la même vision de la discussion. On ne finit pas avec les mêmes opinions mais pol.is (lien externe) nous donne la possibilité de partager la même vision de la conversation, des lignes de clivage et surtout des lignes où on pourra se retrouver et avancer plus facilement.

Dans le cas de la consultation sur l’IA par exemple, un gros point de clivage semble être l’importance relative des IA de recommandation versus les IA dites génératives mais le point de consensus c’est que tous les gens ayant participé à la consultation veulent davantage de régulation.

Avoir un bout d’information commune et transpartisane, c’est aussi le principe qu’il y a à la base derrière les “community notes” de X qui sont écrites collectivement et qui ne sont publiées que si de nombreuses personnes ayant des opinions très différentes entre elles ont toutes jugées cette note utile. Ce principe, sur lequel Twitter avait commencé à réfléchir avant Musk, reste utile et devrait vraiment être implémenté ailleurs puisque bon X depuis Musk, question démocratie….

C’est pour lutter contre l’individualisation des feeds que nous tenons à Tournesol à ce que les scores Tournesol des vidéos soient les mêmes pour tous, quelles que soient les propres opinions de l’utilisateur. Ainsi le “top tournesol” contient les vidéos qui ont été jugées le plus positivement par la communauté et non les vidéos que j’ai le plus de chance de juger moi positivement. Le top tournesol ne diffère pas en fonction des centres d’intérêt de l’utilisateur. Je peux classer les vidéos selon un critère qui me convient davantage mais je verrai là aussi le même classement que Lê.

Alors que je doute qu’il soit fasciné comme moi par le curage de sabots…

Conclusion

Tournesol et d’autres organisations cherchent activement à construire ces 4 piliers d’un numérique démocratique qu’il semble tous les jours plus urgent de bâtir. Participez et aidez nous en rejoignant Tournesol ou en effectuant des dons à l’Association (lien en description), ou tout simplement en diffusant autour de vous les appels à investir dans un numérique démocratique.

Tous les jours, les autocraties se renforcent grâce à leur maîtrise du numérique. Si nous n’arrivons pas, de notre côté à faire du numérique un atout démocratique nous permettant de sortir de la sidération et de traiter les enjeux de notre époque, on ne pourra que constater le glissement pas si lent que ça vers un autoritarisme numérique qui ne fera qu’une bouchée des postures radicalement anti tech. Si vous voulez en savoir plus sur pol.is (lien externe), allez voir la vidéo de Lê qui traite plus exhaustivement de la consultation que nous avons organisé et rejoignez nous pour construire une plateforme numérique qui intègre ces 4 piliers.

C’est tout pour aujourd’hui, à bientôt, sur des plateformes plus démocratiques j’espère !

Paix et santé,

Et tant que vous êtes là ;), voici 5 manières de suivre et de soutenir le projet d’ApresLaBiere :

1) Soutenir ApresLaBiere sur Tipeee (lien externe) (occasionnellement parce que cet article était génial ou régulièrement pour l’ “ensemble de l’oeuvre”)

2) Vous abonner à la “gazette” sans oublier d’ajouter jeanlou(at)apreslabiere.fr à vos emails favoris :

3) Applaudir (en cliquant longtemps sur les petites mains) et commenter ici, directement sur ApresLaBiere.fr :)

4) Liker et suivre ApresLaBiere sur facebook (lien externe), twitter (lien externe) ou instagram (lien externe)

5) Penser à faire appel à Homo Conscientus (moi :)) (lien externe) pour des conférences, des formations ou des ateliers sur le sujet dans votre organisation ou école.

SOURCES / LIENS / POUR ALLER PLUS LOIN :

¹ “TikTok’s CEO on its future — and what makes its algorithm different” : https://www.ted.com/talks/shou_chew_tiktok_s_ceo_on_its_future_and_what_makes_its_algorithm_different/ (lien externe) (7min 13)

² “Elon Musk talks Twitter, Tesla and how his brain works — live at TED2022” : https://www.youtube.com/watch?v=cdZZpaB2kDM (lien externe)

³ “Grande entrevue avec Yann Le Cun” : https://www.youtube.com/watch?v=lJOx_x5DXuo (lien externe)

La conversation pol.is (lien externe) sur l’intelligence artificielle organisée au printemps : https://pol.is/4cacski7ha (lien externe)

Sur l’explicabilité en français : https://golem.ai/fr/blog/explicabilite-en-ia (lien externe)

L’étude de Florent Lefebvre pour Digi humanism : https://www.canva.com/design/DAGYbEVMmA8/vjqD3NhJxpmLHkGfvSUxqw/view (lien externe)

L’histoire du vote à bulletin secret : https://www.sealionpress.co.uk/post/the-history-of-the-secret-ballot (lien externe) et quelques explications / illustrations de son “successeur” numérique “la preuve à divulgation nulle d’information” : https://www.circularise.com/blogs/zero-knowledge-proofs-explained-in-3-examples (lien externe)

Sur l’élection pontificale un peu longuette : https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89lection_pontificale_de_1268-1271 (lien externe)

“The Tournesol dataset: Which videos should be more largely recommended?” : https://openreview.net/pdf?id=5WFzk0H27p (lien externe)

¹⁰ “The Grey Hoodie Project: Big Tobacco, Big Tech, and the threat on academic integrity” : https://arxiv.org/abs/2009.13676 (lien externe) mais aussi notre tribune : “Pourquoi il est urgent de porter de l’attention aux conflits d’intérêt des « experts en IA »” : https://usbeketrica.com/fr/article/ia-pourquoi-il-est-urgent-de-porter-de-l-attention-aux-conflits-d-interet-des-experts-en-ia (lien externe) et ma vidéo sur le sujet “Quand la désinformation de l’industrie du tabac inspire Big🚬Tech ?” : https://tournesol.app/entities/yt:vOOxi9MfgNE (lien externe)