Du moteur de recherche au chatbot : comment on a appris à être aveugles

Les chatbots ne sont pas une rupture mais l'aboutissement logique de deux décennies d'ultra-personnalisation algorithmique qui nous ont appris à déléguer notre confiance sans voir à qui.

Je sors d'un film bouleversant basé sur un livre lui-même basé "librement" sur la vie de Shakespeare. Quelle est ma première impulsion ?

Savoir à quel point c'est réel. Et pour ça, j'ai fait quelque chose que je n'aurais pas envisagé il y a quelques mois : demander à un chatbot. Allez-y, jugez-moi. Je suis déjà dans le box des accusés de mon tribunal interne et la sentence est sans appel. Mais c'est fait, alors qu'est-ce qu'on fait de ce réflexe en devenir ? Ou plutôt, qu'est-ce qu'on en fait collectivement, car mes mésusages individuels ne sont pas la cause de l'explosion mondiale des requêtes aux chatbots. Cette évolution est cohérente.

Elle est dans la continuité de ce à quoi le système technique nous incite depuis des décennies : l'ultra-personnalisation de notre univers informationnel et la confiance totale déléguée à des algorithmes pour s'en occuper. L'usage viral des chatbots répond à ces deux injonctions.

L'ultra-personnalisation est totale : je ne lis pas un article écrit pour une audience, je reçois un texte généré pour mon exacte demande. Si je veux qu'on me parle de la femme de Shakespeare et à quel point ce personnage est proche de ce qu'on sait de la réalité, je peux. Si je suis davantage intéressé par l'histoire du fils mort, Hamnet, qui ne serait autre que le personnage de la célèbre pièce Hamlet (les deux prénoms étaient interchangeables à l'époque), je peux aussi. C'est l'aboutissement de la logique de SEO entamée il y a plus d'une décennie. Ce que fait un auteur quand il rédige ce type d'article aujourd'hui, c'est autant du SEO que de la rédaction : on intègre autant que possible les logiques de recommandation pour que le contenu réponde à une question qu'un internaute posera dans son moteur de recherche. Alors en poussant cette logique jusqu'au bout, autant demander directement à un LLM plutôt qu'à un moteur qui sortira un article correspondant "grossièrement" à la question qu'on se pose. Petit à petit, progressivement, tout l'écosystème nous a offert le confort ultime de la personnalisation. D'abord pour recommander du contenu. Désormais pour le générer.

Et progressivement, nous avons appris à faire une confiance aveugle à ces systèmes. De la même manière que lorsqu'on scrolle de short en short, on se fout royalement des humains qui ont créé les vidéos et on délègue toute la confiance à l'algorithme qui choisit pour nous, dans le chatbot on ne se préoccupe pas de l'origine des phrases et des idées. Qu'elles viennent de tel journaliste, de tel média : on s'intéresse à l'information sans aucun contexte. Cela fait des décennies qu'on s'habitue à faire confiance à des algorithmes opaques conçus par des entités qui ne nous veulent pas que du bien, et en dehors de tout contrôle démocratique. Que ce soit pour la recommandation ou la génération, on a appris à être aveugles.

Et j'ai vraiment pas d'excuse car il y en avait un bon article (lien externe)...

  • Co-auteur "La dictature des Algorithmes" | Conférencier | Co-fondateur Lyfe Catalyst | Membre de l'association Tournesol | Fondateur de la chaîne ApresLaBiere | Numérique | Journaliste | Vulgarisateur